"La mémoire est une chienne indocile" - Elliot Perlman

De l'émotion, de la réflexion...

Cela faisait longtemps que je n'avais pas été à la fois aussi profondément émue et passionnée par une lecture... (la dernière fois remonte sans doute à celle de Confiteor).

Les thèmes abordés par Elliot Perlman ne sont pourtant pas inédits. Mais sa façon de le faire, sous forme de roman kaléidoscope, mêlant époques, lieux et personnages, et surtout le message qu'il lui permet de porter, font de "La mémoire est une chienne indocile", un texte justement mémorable...

Au fil d'un incessant va-et-vient qui nous fait voyager entre passé et présent, d'Auschwitz à Manhattan, de Cracovie à Chicago, l'auteur nous fait entendre des témoins et victimes de la barbarie et de l'intolérance telles qu'elle se sont exprimées, au XXème siècle, sous les formes les plus terribles et les plus inacceptables. Il le fait par l'intermédiaire de personnages qui endossent ainsi la responsabilité de transmettre ces témoignages. 

Lamont Williams sort de prison après avoir purgé une peine injustifiée. Il retourne vivre dans le Bronx, chez la grand-mère qui l'a élevé. Dans le cadre d'un programme de réinsertion, il fait des ménages dans un centre de cancérologie, espérant ainsi accéder à une stabilité financière et sociale qui lui permettra de retrouver sa fille, qu'il n'a pas vue depuis plusieurs années. C'est là qu'il rencontre une vieil homme qu'il aide à regagner sa chambre. Henryk Mandelbrot, juif polonais, fut Sonderkommando à Auschwitz. A ce titre, il était chargé de "nettoyer" les fours crématoires de leurs cadavres. Trouvant en Lamont une oreille neuve et attentive, il lui raconte le ghetto, les camps, l'horreur...

Adam Zignelik est quant à lui professeur d'histoire à Columbia. Un professeur qui, faute de publication récente ou à venir, est sur la sellette, et le fait que son meilleur ami Charles McGray soit le directeur du département d'histoire n'y changera rien. Perturbé par cet échec professionnel, mais aussi par des failles plus anciennes et plus profondes -l'absence d'un père davantage impliqué dans sa mission de juriste des droits civiques que dans son rôle de père pour un garçon que suite à leur séparation, sa mère avait ramené dans sa natale Australie-, il quitte sa compagne, qu'il aime encore, mais dont il se sent incapable de satisfaire l'envie de maternité. Il accepte, à la demande du père de son ami Charles, de mener des recherches concernant la participation de soldats noirs à la libération des camps, fait occulté, et même dissimulé, par une administration militaire à la mémoire sélective... C'est par ce biais qu'il découvre le travail d'Henry Border, psychologue à Chicago dans les années quarante, qui dans le cadre d'une étude sur le langage des personnes déplacées, enregistra le témoignage de survivants tout juste sortis des camps.

Lamont et Adam sont ainsi, en quelque sorte, les portes qu'utilise Elliot Perlman pour nous faire entrer dans sa fresque composée d'un savant mélange d'anecdotes historiques et de destins personnels, ...

Le fil rouge qui lie les différents éléments du puzzle se mettant peu en peu en place, est un impératif double. Celui de la reconnaissance des oubliés de l'histoire, par la prise de conscience des souffrances individuelles qui se cachent derrière les tragédies collectives, mais aussi par la réhabilitation de ceux que l'on a, par volonté politique ou arrangement idéologique, "gommés" des archives et des témoignages...
Et celui de la transmission, pour ne pas oublier, et surtout pour garder à l'esprit qu'en matière de combat contre la barbarie et l'injustice, rien n'est jamais définitivement acquis, et qu'il relève de la responsabilité de chacun de ne pas minimiser le danger qu'ils représentent. Car en faisant se répondre le passé et le présent, l'auteur démontre que les spectres de la ségrégation et de la haine ne sont jamais bien loin, et qu'il est indispensable de rester vigilant face à toute manifestation de ces fléaux. 
A quoi bon les luttes et l'engagement des pères, à quoi bon la connaissance de l'Histoire, si les fils n'en tirent aucune leçon ?

Elliot Perlman, avec ce roman intelligent à la construction impeccable, parvient à nous tenir en haleine de bout en bout...

A lire, évidemment !


>> C'est l'avis de Kathel qui m'a permis de découvrir ce tire, et je l'en remercie...

Commentaires

  1. Ce roman fut cité dans le top 10 de mes lectures 2013, j'en étais ressortie aussi enchantée que toi et je ne peux que le conseiller aux futurs lecteurs.

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    1. C'est en effet un titre qui mérite, à mes yeux également, de figurer dans un TOP 10. Un roman complet, intelligemment maîtrisé, avec un juste équilibre entre émotion et réflexion..

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  2. La sortie en poche de ce roman est une bonne chose car elle permet d'en reparler... et du même coup de secouer l'inconséquent que je suis, qui s'est promis, depuis sa publication, de lire ce roman un jour. C'est le moment où jamais ;-)

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    1. J'ai moi-même été agréablement surprise de constater qu'il était déjà sorti en poche. J'espère que tu prendras autant de plaisir que moi à cette lecture. N'hésite pas à revenir faire part de tes impressions par ici...

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  3. Je suis ravie que la sortie en poche de ce roman permette de le voir de nouveau sur les blogs. Je comprends ceux qui ont attendu, il est tout de même moins lourd comme ça ! Mais quel magnifique roman !

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    1. C'est vrai que c'est un ouvrage assez conséquent, mais qui ne semble jamais long...

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  4. Ce roman est un chef-d'oeuvre ! J'ai adoré ! Et amusant, en ce moment, je lis Confiteor...

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    1. Et bien, quelle unanimité ! Ceci dit... cela ne m'étonne pas.
      J'espère que tu prends autant de plaisir à lire le Cabré, j'irai lire ton avis avec intérêt.

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  5. Plus d'excuse maintenant qu'il est en poche, les avis sont unanimes et enthousiastes, je ne peux pas passer à coté.

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  6. J'avais lu "Ambiguïtés" que j'avais apprécié. J'avais aussi déjà pris note de celui dont tu parles ici. Je le remets donc au sommet de mes envies avec Confiteor, qui m'attend depuis un moment, lui aussi.

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    1. Je lirai "Ambiguïtés" également... je t'envierais presque à l'idée de ces belles lectures qui t'attendent..
      Dis donc, j'ai vu que tu avais ouvert un nouveau blog : j'ai passé un très bon moment à lire tes productions...
      Je l'ajoute à la liste ci-contre..

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  7. Il est noté et je vais aller l'acheter ce soir je pense. Tu es la première à faire le parallèle avec "Confiteor" et il ne m'en faut pas plus pour vouloir le lire tout de suite: il y a tous mes thèmes de prédilection. Très beau billet, (mais tu sais je crois qu'il est de l'histoire du monde que les fils ne tirent pas les leçons des combats des pères ...)

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    1. La construction en "mosaïque" et certains des thèmes abordés sont en effet des points communs entre les 2 titres. En revanche, Confiteor est au niveau du style bien plus original...
      Quant à l'incapacité des hommes à acquérir, sur la base du passé, une certaine sagesse, je suis bien consciente, malheureusement, qu'elle semble inhérente à la condition humaine... mais je me dis qu'il est bon, de temps en temps, de le déplorer, et pourquoi pas, d'espérer un peu.

      Je te souhaite en tous cas autant de plaisir que moi à cette lecture.

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