"La modification" - Michel Butor

"... ce voyage devrait être une libération, un rajeunissement, un grand nettoyage de votre corps et de votre tête ; ne devriez-vous pas en ressentir déjà les bienfaits et l'exaltation ?"

Il y a des écrivains dont la principale préoccupation semble être de raconter une histoire.
D'autres qui souhaitent faire passer un message. 
Certains qui trouvent dans l'écriture un moyen d'exprimer à la face du monde leurs obsessions, leurs émotions.
Parfois, un écrivain très talentueux parvient à mêler habilement tout cela...

Et puis, de temps en temps, vous tombez sur un OVNI, dont vous vous demandez où il vous emmène...

Léon, quadragénaire, directeur de l'agence parisienne d'une marque italienne de machines à écrire, prend le train Paris-Rome. Au terme d'une décision qu'il reportait depuis longtemps, il part rejoindre, sans l'avoir avertie, sa maîtresse Cécile, employée de l'ambassade de France à Rome, à laquelle il a trouvé une situation sur Paris. Une fois que Léon aura quitté femme et enfants, ils pourront ainsi vivre ensemble.

"La modification", écrit à la deuxième personne du pluriel, est un roman qui semble interpeller le lecteur, l'empêcher de se distancier du récit, par le truchement de ce "vous" lancinant qui en réalité s'adresse au personnage, en décrivant ce qu'il fait, ce qu'il pense, et même ce qu'il rêve...
Le résultat est une accumulation de détails insignifiants -transcription de ce que voit Léon pendant les vingt-trois heures qu'il passe dans son compartiment-, entrecoupée des réminiscences d'autres voyages qu'il a accomplis sur cette ligne, seul, avec Cécile ou sa femme Henriette, et du souvenir de séjours passés à Rome ou à Paris en compagnie, là aussi, de sa femme ou de sa maîtresse. L'imagination du héros est également à l'oeuvre, sous la forme de supputations touchant les autres passagers -qui sont-il ? Où vont-ils ? Dans quel but ?-, ou d'anticipation de l'avenir proche qui les verra, Cécile et lui, réunis.

Le texte de Michel Butor est d'un abord abrupt. A l'instar de Léon, on s'y installe un peu anxieux à l'idée de l'interminable et inconfortable voyage qui s'annonce. Les longues phrases, les répétitions volontaires, la construction complexe, le fait de passer sans transition du rêve à la réalité, du passé au présent, nécessitent un certain temps d'adaptation et une concentration constante.

C'est une lecture qui ne procure guère de plaisir, mais produit un effet très étrange... témoin intime de la pensée de cet homme, pensée qui au cours du voyage, évolue, le tourmente, le lecteur est comme immergé dans son esprit, et finit même par éprouver certaines de ses sensations. Ainsi, on se prend, comme Léon, à ressentir, vers la fin du roman, des picotements d'impatience dans les jambes... De même, on a l'impression de vivre cette lecture au rythme réel de ce qui se déroule dans le roman, même s'il ne faut pas, dieu merci, vingt-trois heures pour le lire !

Où veut donc nous emmener Michel Butor, pour qui la priorité ne semble être ni l'histoire, ni un éventuel message à faire passer, et qui se fout visiblement de nous livrer ses propres états d'âme ? Son but est, je crois, de nous emmener dans son livre, au sens littéral du terme, de donner au lecteur l'impression de ne faire plus qu'un avec le héros. Il n'y est pas parvenu - quoique... presque !- en ce qui me concerne, mais je ne peux pas m'empêcher de l'admirer d'avoir essayé.

Commentaires

  1. Jamais je ne me suis aventuré chez des écrivains comme Butor ou Claude Simon. J'ai eu peur. Et maintenant je n'ai plus le temps.

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    1. Je l'ai fait surtout par curiosité... je ne le regrette pas, mais je ne sais pas si je renouvellerai l'expérience !

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