"Les enfants Tanner" - Robert Walser

De la beauté des mots.

Difficile d'évoquer ce roman...

Vous avez l'impression qu'il vous mène de manière décousue d'un point à l'autre, sans réel fil conducteur, si ce n'est son héros, Simon Tanner, que l'on suit au gré de ses errements. Ce Simon est d'ailleurs un drôle de personnage. Nous faisons sa connaissance alors qu'il tente de convaincre le patron d'une librairie de l'embaucher, en lui expliquant que bien qu'il n'ait pas de références, et qu'il ait quitté ses dernières places assez rapidement parce qu'elles ne lui convenaient pas, il sera l'employé idéal... 
Et il a de la faconde, Simon ! Malgré la première impression qu'il donne, d'être instable, et beau parleur, il est tellement passionné par son discours, et montre tant d'aisance dans l'argumentation, qu'il finit par convaincre... Il quittera peu de temps après la librairie. 

Telle est l'existence de Simon : à vingt et un ans, il passe d'une situation à l'autre, se lassant aussi vite qu'il s'enthousiasme, occupant des places avec la vague intention d'être en accord avec ce que la société attend de lui, pour rapidement, sa lucidité reprenant le dessus, réaliser que ce chemin ne lui convient pas, que la vie, sa vie, est ailleurs... 

Cadet d'une fratrie de cinq enfants, il traverse cette vie en électron libre, au jour le jour, suivant ses envies et ses inspirations, souvent soudaines. Il n'a pas d'ambition, au sens social du terme, l'argent ne l'intéresse pas, car il se contente de peu, la couleur du ciel, d'un aliment dans une assiette, le sourire d'un enfant, suffisant à le combler. Contemplatif, il est aussi un observateur attentif du monde qui l'entoure, heureux d'y vivre, tout simplement, et peu enclin à embrasser une vie d'adulte "responsable" et "rangée".
Ceux qu'ils côtoient lui reconnaissent quelque chose de spécial, sans parvenir à le définir précisément. Ils seraient tentés, face à son manque d'ambition, et à ce qui pourrait passer pour de la paresse, de le considérer avec mépris, et en même temps, il se dégage de lui une aura inhabituelle, qui exerce une forme de séduction, et laisse deviner une intelligence, un talent qu'on admire sans bien le cerner.

Les autres enfants Tanner font dans le récit des apparitions plus ou moins fugaces, Simon entretenant avec eux des relations qui vont de la distance courtoise, à une complicité profonde s'agissant de son frère Kaspar, artiste peintre, ou de sa sœur Hedwig, dont il se rapproche intimement lors d'un séjour qu'il effectue chez elle.

L'écriture de Robert Walser est remarquable. Les envolées lyriques ou les fines analyses qu'inspirent à Simon l'observation de son environnement, alternent avec d'intelligents dialogues, à l'occasion desquels les personnages expriment leurs sentiments avec justesse et précision. Attaché aux pas du héros qui le conduit tout au long de son fantasque parcours, le lecteur savoure ainsi chaque phrase, chaque mot... un vrai bonheur de lecture !

>> Une idée de lecture piochée chez Jimmy...

Commentaires

  1. Ah je suis content que t'aies aimé cet auteur suisse, un vrai régal en effet ! En lisant ta chronique, ça m'a sauté aux yeux que ce Simon est le portrait de Walser lui-même (je ne sais pas si j'en ai déjà parlé sur mon blog), mais bref, Walser ne voulait pas vraiment travailler, il était trop attaché à l'écriture, à l'errance...comme Kafka (qui lui était un inconditionnel de Walser) Un petit mot à tes lecteurs et à toi : lisez aussi "Le brigand" c'est encore cent fois mieux que celui-ci, en tout cas c'est le roman le plus "triste" que je connaisse, à chaque fois que je lis ce livre, j'en ai des frissons...
    à bientôt

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    1. Walser a inspiré Kafka ?? Voilà l'argument définitif pour me convaincre ! Je vais vouer un culte au libraire qui m'a vendu Seeland (que j'ai toujours pas lu) !

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    2. @Jimmy : j'avais déjà noté Le brigand, également vu sur ton blog, mais je suis tombée par hasard sur Les enfants Tanner sur un étal de bouquiniste. Et je suis bien contente d'avoir commencé par celui-là : si Le brigand est encore mieux, cela présage une belle lecture à venir !!

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  2. Bon bon bon... J'ai jamais lu Walser, mais Seeland, un autre de ses titres attend sur mes étagères... Je pourrais bien le sortir plus vite que prévu après une telle chronique ! Tout me plait dans ce que tu dis : le récit, le personnage, les relations fraternelles, l'écriture...
    Sinon j'ai commencé Plume de Michaux, c'est assez déstabilisant. J'ai très peu lu de textes surréalistes, mis à part L'herbe rouge de Boris Vian, je ne sais pas encore qu'en penser mais pour l'instant c'est très agréable d'être surprise de la sorte.

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    1. Je lirai avec intérêt ton avis sur Seeland... S'il te plaît, nous pourrions envisager une lecture commune du Brigand.
      Je n'ai pas commencé Plume, mais ton commentaire est alléchant... j'ai eu une période, au lycée, pendant laquelle je dévorais ces auteurs dits "surréalistes", ou "écrivains de l'absurde", tels Vian, Ionesco... puis j'ai fait une overdose ! Maintenant sevrée (les années lycée sont loooiiin derrière moi !), j'imagine que la lecture de Michaux me rappellera de bons souvenirs !!!

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  3. Bon sang je me reconnais tellement dans le portrait que tu fais de Simon ! J'ai un mal fou moi aussi à me fixer sur quelque chose, je papillonne d'une activité et d'un sujet à l'autre, je me lasse très rapidement et du coup j'ai les mêmes difficultés que Simon pour vendre mon CV auprès des employeurs ... Je pensais être anormale, en dehors de la société qui veut qu'on soit propriétaire et titulaire du même CDI toute sa vie. Après recherches, j'ai appris qu'on était nombreux comme ça, on nous appelle les "scanneurs". Je suis ravie d'apprendre qu'un auteur a traité ce sujet ! Je vais me jeter sur ce livre ! Mille mercis Ingannmic pour la découverte !!

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    1. Je suis ravie de voir que cette note suscite des envies. Sans celle de Jimmy sur cet auteur, il est probable que je ne l'aurais jamais découvert... car il est -injustement- méconnu.
      Et tu m'apprends ce terme de "scanneurs"... Bonne lecture, alors, en espérant que tu tomberas toi aussi sous le charme du papillonnant Simon !

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  4. Les Enfants Tanner et le Brigand sont deux des livres les plus forts (et les plus tristes aussi comme le dit justement Jimmy) que j'aie lus ces dernières années.
    Au sortir de leur lecture, j'avais l'impression de flotter littéralement tant Walser écrit divinement bien !
    Merci pour cette chronique qui me rappelle à quel point j'aime cet auteur, qui m'est très cher.
    A bientôt

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    1. C'est drôle que Jimmy et toi évoquiez cette tristesse, parce qu'elle ne m'a pas tant marquée que ça. J'ai eu l'impression que, comme tout, chez Simon, elle allait et venait, au gré de ses considérations sur lui-même, et sur l'existence en général. Il éprouve, c'est vrai, une sorte de mélancolie qu'on ressent lors de la lecture, mais il donne aussi l'impression, par auto persuasion, de s'en accommoder, pour finalement, parvenir à cohabiter avec cette mélancolie avec sérénité.

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  5. Je ne connaissais pas cet auteur. Je vais y remédier...
    Pour info, une coquille s'est glissée dans ton billet : il manque un g sur le vin[g]t ;)
    A bientôt !

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    1. Et bien, je suis contente de faire un peu de pub à cet auteur de l'ombre ! J'espère que cette découverte te plaira... et merci pour le signalement de la coquille !

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