"La ballade de Bobby Long" - Ronald Everett Capps

"... on est la somme de tout ce qu'on a vécu hier et des rêves qu'on imagine vivre demain".

"La ballade de Bobby Long" se veut également balade... dans la moiteur ou la rigueur -tout dépend de la saison- des rues de la Nouvelle Orléans, ses chambres d'hôtel miteuses, ses bars peuplés d'hommes paumés qui se veulent libres (à moins que ce ne soit l'inverse), alcoolisés plus souvent qu'à leur tour.

Deux d'entre eux font office de guides : Bobby Long et Byron Burns, la cinquantaine décatie, y traîne une désinvolture aux accents tantôt pitoyables, tantôt magnifiques. Quels chemins tortueux ont fait échouer ici, sans le sou ni aucune ambition, ces hommes à l'avenir prometteur, issus d'un milieu aisé, qui furent professeurs d'université et sportifs doués ? Quel tour leur a joué l'existence pour qu'elle se réduise à la principale préoccupation de trouver quelques dollars afin de s'approvisionner en cigarettes et en vodka ?

Nous en saurons finalement bien peu, au fil d'allusions à un passé qu'ils préfèrent occulter que regretter, sur les événements qui ont occasionné la chute de Byron et de Bobby. Et plus que dans les mauvais hasards de la vie qu'ils ont pu subir, c'est dans leur façon d'être qu'il faut sans doute chercher les raisons de leur dégringolade sociale. Ces hommes-là sont trop sincères, trop impulsifs et pas assez dans le moule pour s'adapter à une société de conventions, de compétition, et d'hypocrisie, où se faire une place nécessite trop de concessions, à commencer par se renier soi-même. 

Ça, c'est le côté "magnifique". Le "pitoyable", c'est leur obsession pour le sexe et l'alcool, les cafards qui grouillent dans les taudis sordides qu'ils partagent, et cette nostalgie insondable qui n'est pas réellement exprimée. Elle transpire parfois de leurs actes, de leurs paroles, convoquant l'image furtive d'autres possibles... mais jamais trop longtemps, les deux compères ont une incroyable capacité à se remonter mutuellement le moral, et à entretenir cette indestructible amitié qui les lie, faite de partage et d'honnêteté, de compréhension et d'amour commun de la littérature...

L'irruption dans leur vie d'Hannah, dix-sept ans et presque aussi paumée qu'eux, va les focaliser sur d'autres perspectives...

Hannah est la fille de Lorraine, que son instabilité psychologique avait rendue obèse, qui partagea durant quelques semaines la chambre d'hôtel occupée par Byron et Bobby, avant de décéder brutalement. L'adolescente l'a très peu connue et si elle se présente aux colocataires de feue sa mère, ce n'est pas pour assister à l'enterrement -de toutes façons il est trop tard-, mais pour récupérer l'argent éventuellement laissé par la défunte.
Faire plus ample connaissance avec la jeune fille convainc les deux hommes de son intelligence, qui la persuadent de reprendre des études, s'engageant à l'aider à rattraper son retard scolaire pour lui permettre de se réinscrire au lycée. Est-ce leur façon de rendre hommage à Lorraine ? Un moyen de se sentir à nouveau utiles ? A moins que leurs motivations ne soient beaucoup plus triviales ... ? Toujours est-il que la cohabitation n'est pas toujours facile, surtout pour Hannah qui doit composer avec l'excitation sexuelle qu'elle provoque chez ses "professeurs", et les allées et venues dans leur drôle de foyer des loqueteux sans domicile dont Bobby et Byron se sont fait des amis.

"La ballade de Bobby Long", roman sans flamboyance ni réelle originalité, est malgré tout drôle et touchant, parce qu'il met en scène des personnages qui, détachés de toute contingence matérielle, abordent l'existence et les autres avec une spontanéité et une générosité rares. Et parce que la métamorphose d'Hannah que permettent, sous l'égide de Tennessee Williams, Faulkner et autres Carson McCullers, ses timbrés de "tuteurs", c'est tout de même quelque chose !

Commentaires

  1. Réponses
    1. En fait, ce roman m'a donné l'impression d'être une sorte d'hommage à ce qu'on appelle la littérature "sudiste", sans en avoir l'ampleur. Mais c'est un récit agréable malgré tout.

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    2. Dis-moi Eeguab: c'est normal que je ne puisse plus accéder à ton blog ? J'arrive bien sur une page, mais vide...

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    3. Pas du tout normal. Il n'y a rien de changé.
      eeguab.canalblog.com

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    4. Ah, c'est bon... mais lorsque je clique sur le lien auquel mène ton nom (par exemple quand tu laisses un commentaire), cela mène à un profil blogger, dans lequel le lien vers ton blog est erroné... (http://eeguabcanalblogcom.blogspot.fr/)

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  2. Je pense que tu as inversé le 'magnifique' et le 'pitoyable' ;-)

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    1. Heureusement, tu es là pour remettre les choses à leur place...

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