"L'homme qui savait la langue des serpents" - Andrus Kivirähk

Le changement, c'est comment ?

D'emblée, "L'homme qui savait la langue des serpents" exsude à la fois l'étrangeté, la solitude et la tristesse. Le narrateur est le dernier représentant d'un clan qui a totalement disparu. Terré dans la forêt, où il vit coupé du monde, il revient sur les événements qui ont conduit à cette extinction.

Estonie, à une époque que l'on devine moyenâgeuse...

L'invasion du pays par les puissants chevaliers allemands a conduit à une mutation sociétale. Séduits par la maîtrise du progrès technique dont se prévaut l'envahisseur teuton, le peuple estonien a quitté les forêts dans lesquelles il menait une existence quasi primitive, pour apprendre l'agriculture, l'élevage et le tissage, adopter la foi chrétienne, et couper tous les liens qui l'unissaient au monde sylvestre. 

Quelques récalcitrants y sont toutefois demeurés, refusant de se plier aux coutumes des "hommes de fer", mais ils sont de moins en moins nombreux, et leur culture est sur le déclin. Leemet est l'un d'eux. Il est le dernier, grâce à son oncle qui la lui a enseignée, à parler parfaitement la langue des serpents. Cet idiome, transmis de génération en génération, permet de communiquer avec les animaux et de les asservir, exception faite des serpents, quasiment considérés comme des égaux, avec lesquels le peuple de la forêt entretient des relations séculaires et amicales.

Mais à qui Leemet pourra-t-il à son tour transmettre ce savoir ? Peu à peu, les habitants de la forêt ne se réduisent plus qu'à une poignée...

Malgré quelques défauts stylistiques qui ont parfois gêné ma lecture (le narrateur s'exprime de manière hétérogène, alternant à quelques reprises maladresses grammaticales et belles phrases au vocabulaire littéraire), "L'homme qui savait la langue des serpents" est un roman marquant. Je me suis surprise, même après l'avoir terminé, à y repenser souvent, pas tant à son intrigue ou ses personnages, qu'au questionnement qu'il induit sur la posture des individus face à l'intrusion dans leur univers d'êtres différents. L'auteur oppose, à travers ses héros, deux attitudes possibles en réaction à l'invasion allemande : celle des opportunistes qui s'adaptent aux us de l'occupant en reniant du jour au lendemain leur propre héritage culturel, et celle des réfractaires à tout changement, à toute compromission, qui s'accrochent à des traditions moribondes.
Dans les deux cas, le mode de vie, les croyances indigènes sont vouées à disparaître... ce qui amène à nous interroger sur le sens de la survie d'un peuple qui a perdu tout ce qui faisait sa particularité.
Quelle importance doit-on accorder à la sauvegarde des patrimoines -notamment immatériels- qui caractérisent les communautés ? Comment trouver l'équilibre entre l'assimilation de nouvelles technologies, de nouvelles croyances, et la conservation des savoirs hérités des aînés ?

Andrus Kivirähk n'apporte pas véritablement de réponse, et c'est sans manichéisme qu'il développe son propos. Il exprime autant d'ironie envers les villageois obtus qui se sont imprégnés sans discernement de la culture -religieuse, social, économique- apportée par l’envahisseur, qu'envers certains habitants de la forêt incapables de se détacher de vieilles superstitions invraisemblables, qu'ils imposent avec violence. Il pose sur l'ensemble de ses personnages un regard dénué de tout sentimentalisme, et ne succombe à aucun moment au travers qui consisterait à idéaliser le passé et le mode de vie ancestral des estoniens. L'existence dans la forêt, loin du rêve bucolique de quelque aspirant écolo, est ainsi décrite comme rude et parfois barbare... 

L'autre intérêt de "L'homme qui savait la langue des serpents" est de mêler réalité historique et univers fabuleux. La fantasmagorie populaire s'y heurte au pragmatisme qu'imposent les contraintes du quotidien apporté par "les hommes de fer". Pendant que les nouveaux villageois se familiarisent avec les moissons et la prière, les femmes de la forêt s'adonnent à l'adultère avec des ours, serpents et individus cohabitent, pour hiverner, dans un même terrier, d'autres capturent le vent dans des sacs...

Au-delà de sa dimension "philosophique", ce roman, épopée à la fois tragique, sanglante et merveilleuse, représente donc également un véritable divertissement. 

Commentaires

  1. Ce n'est pas la première critique élogieuse que je lis sur ce livre, mais tu as achevé de me convaincre. Ce livre semble vraiment très complet et passionnant !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis tombée dessus par hasard, attirée par la couverture, et le fait que ce soit un roman estonien (je me suis dit que ça changerait...). Je n'ai pas été déçue, malgré ces maladresses stylistiques dont je ne sais si elles sont dues ou pas à la traduction... en plus, le roman est suivie d'une postface très intéressante sur son rapport, ses connexions avec l'histoire de l'Estonie.

      Supprimer
  2. Tu me tentes, là, je pense que ce livre n'était qu'une uchronie assez basique, il semblerait que ce ne soit pas le cas !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je m'y suis prise sans m'en rendre vraiment compte. On croit au départ être effectivement embarqué dans un roman fantasy, et puis il acquiert une sorte de densité grâce à la psychologie de son narrateur, et à la dimension de plus en plus violente de son intrigue. A lire, donc, malgré ses quelques petits défauts (et puis, les ours avec les femmes, c'est ... à découvrir !!)

      Supprimer
  3. Ah j'ai failli l'acheter hier pendant un bref passage à la librairie à la pause déj. J'ai été attirée par le côté "estonien" ce qui change un peu c'est vrai. J'aurais dû le prendre, maintenant que je lis qu'il est aussi bon qu'il en a l'air. Bon, pour la prochaine fois alors.

    RépondreSupprimer
  4. Super critique. Vite je l'achète !

    RépondreSupprimer
  5. Ha je trouve ton billet! J'ai aussi relevé quelques pb dans le texte, surtout des mots qui manqueraient. Bref, tu as raison, l'auteur ne prend pas 100% parti pour l'un ou l'autre, c'est subtil.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En fait, le recul fait que l'on occulte assez facilement ces petits défauts stylistiques, pour ne garder qu'un très bon souvenir de la lecture...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire