"Clouer l'ouest" - Séverine Chevalier

La campagne, sans le bucolisme...

Polar, chronique sociale, drame psychologique, western rural... "Clouer l'ouest" est un peu tout ça, mais c'est surtout un roman original, intense, et admirablement bien écrit (bon, si après ça vous ne vous précipitez pas dans la librairie la plus proche, c'est que vous n'avez rien compris, que vous êtes immobilisé chez vous avec une jambe dans le plâtre, que la librairie la plus proche est à 50 kilomètres, ou que vous ne me faites pas confiance -et c'est votre droit, même si là, je vous jure, vous devriez...).

D'emblée, la brièveté des paragraphes, le dépouillement de l'écriture, pourtant fortement évocatrice, instaurent un sentiment d'urgence et d'oppression, annoncent cet impératif qui, tout au long du récit, semblera placer les héros sous le joug de leurs pulsions, de traumatismes enfouis qui, en leur dictant leurs gestes, leurs décisions, les mènent vers l'inéluctable tragédie.

Karl est de retour dans la région des Millevaches après des années d'exil et de silence loin de ces terres de chasseurs et de forêts embrumées. Acculé par les dettes, il vient réclamer de l'argent à son père. Avec lui Angèle, sa fille de cinq ans, qui, bien qu'exempte de tout handicap, est muette.

Il y retrouve la communauté villageoise presque telle qu'il l'a laissée 20 ans plus tôt : Maryline, son ancien flirt, mariée à Serge, l'ami d'enfance et de jeunesse. Son frère, Pierre, surnommé L'indien, qui vit isolé au cœur de la forêt, en quelque sorte exilé lui aussi, malgré tout assez proche pour pouvoir nuire au père s'il en a l'occasion, et visiter de temps à autre Odile, la mère, qui n'a plus jamais été la même depuis le départ de son fils préféré et qui, abrutie par les cachets, sombre doucement dans la démence. Et enfin, celui à la seule évocation duquel sourd un sentiment d'angoisse, de malaise, dont on devine rapidement, bien que ses apparitions dans le récit ne sont que sporadiques, qu'il est au centre du drame qui se joue... l'homme qui suscite à la fois haine et respect, impénétrable, intransigeant, et pourtant séduisant, du moins pour certaines... le père, dit "le Doc", médecin du village dorénavant à la retraite, mais toujours actif en tant que membre influent de la communauté.

Le poids de haines filiales qui se transmettent, d'années de non dits dans le terreau desquels poussent la folie, le mal-être, confère au récit une ambiance délétère, et une tension grandissante. Tout est suggéré et pourtant étonnamment criant : la détresse, les frustrations, et surtout cette violence et ce désespoir latents, dont on guette à chaque instant l'explosion.
"Clouer l'ouest" est à la fois dense et concis, parfaitement maîtrisé. Séverine Chevalier sait, en quelques mots, convoquer des émotions fortes ou subtiles, nous immerger dans son univers certes sombre mais terriblement prenant.

Commentaires

  1. Si je ne me suis pas encore ruée dans la librairie la plus proche, c'est à cause d'un gros gros rhume qui me cloue chez moi ! Mais je note, tu penses bien !

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    1. J'espère que tu as pu te remettre pour les fêtes... Clouer l'ouest devrait te plaire : ambiance ténébreuse, style épuré mais qui "claque"...

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  2. Tout à fait d'accord avec ta chronique. Quelle écriture et quel talent ! Et pourtant elle paraît toute jeunette Séverine sur une des rares photos d'elle que j'ai trouvé.

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    1. Oui, je me suis fait la même réflexion en découvrant son visage...

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