"Le sagouin" - François Mauriac

Sombre portrait de famille.

A la lecture du Sagouin, on pourrait penser que le spectacle du genre humain ne suscitait chez François Mauriac qu'amertume et désillusion. Aucun des personnages qui orbitent autour du petit Guillaume -le "sagouin" en question- ne semble trouver grâce à ses yeux. Lorsqu'ils ne sont pas habités par une froide cruauté ou un manque totale d'empathie, ils sont au mieux sans flamboyance, au pire plombée d'une profonde lâcheté qui les rend insignifiants et surtout complètement démunis pour faire face à leurs responsabilités.

Le couple De Cernès cumule à lui seul tant de disgrâces physiques et de médiocrité morale, qu'il en acquiert une dimension presque caricaturale.
Paule Meulière, femme au physique ingrat issue de la petite bourgeoisie, a épousé Galéas de Cernés attirée par le titre de noblesse qu'allait lui apporter ce mariage. Elle n'a toujours éprouvé que dégoût pour cet homme quasiment difforme, veule, qui oppose au mépris que lui vouent conjointement sa mère et sa femme une passivité que sa grosse tête et sa bouche pendante et baveuse font passer pour de la débilité. Et le pire, c'est que Paule ne peut même pas se prévaloir de quelque statut nobiliaire, sa belle-mère, toujours vivante et bien présente, étant considérée comme la seule et indétrônable baronne De Cernès.

L'unique accouplement de ces époux mal assortis a engendré Guillaume, enfant que ses proches considèrent comme un attardé, sorte de petit animal perdu qui n'a trouvé qu'un moyen de survivre à la guerre que se livrent les adultes du foyer, qu'il voit comme des dieux terrifiants et colériques : se tapir dans les coins, ou chercher refuge dans le giron de "Fraulein", l'employée de maison qui est sans doute la seule à cumuler affection pour son petit Guillou et suffisamment d'aplomb pour faire entendre sa conviction que le garçon n'est pas aussi bête que sa famille veut le croire.

Sa mère et sa grand-mère ne voient plus qu'une solution pour tenter d'instruire un minimum cet enfant inadapté au milieu scolaire et à la fréquentation d'autres garçons, trop fragile pour le pensionnat : solliciter le nouvel instituteur du village. Malgré ses réticences -on dit au village que cet homme est un "rouge"-, la baronne a tenté de le convaincre de prendre Guillaume en cours particuliers, mais s'est vue opposer un refus. Qu'à cela ne tienne, Paule ira à son tour plaider la cause de son fils auprès du maître d'école...

Sans doute ce titre est-il le plus noir, le plus pessimiste de l'auteur. Sa lecture, au collège, m'avait profondément marquée, émue, tant l'auteur se montre implacable envers ses personnages, pour lesquels aucun espoir n'est permis. Texte par ailleurs très court, "Le sagouin" s'apparente à une épure : François Mauriac parvient, avec une économie de mots remarquable, à bâtir un univers prégnant, à nous engluer d'une atmosphère poisseuse, et à nous imprégner d'une tristesse infinie pour ce petit garçon privé d'enfance.

Cette lecture a été initiée dans le cadre du rendez-vous mensuel de la Coterie des Sagouines.

Athalie en est : son avis sur "Le sagouin" est LA...


Les autres titres déjà chroniqués par La Coterie :

Génitrix, par Athalie et Ingannmic
La Pharisienne, par Athalie et Ingannmic
Le mystère Frontenac, par Athalie et Ingannmic
Thérèse Desqueyroux, par AthalieMiss Sunalee et Ingannmic
Destins par Athalie et Ingannmic
Les anges noirs par Athalie et Ingannmic

Commentaires

  1. Je pense qu'on a bien fait de le relire celui-là aussi ... C'est celui qui m'avait laissé le souvenir le plus fort, d'une infinie tristesse, comme tu le dis. En le refermant, hier soir, j'ai encore relu les dernières phrases avec cette tristesse au coeur, mais en n'en admirant que davantage l'efficacité épurée avec laquelle, comme tu le dis encore, le Mauriac démonte chaque personnage de l'intérieur.

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    1. Tu as raison, j'ai moi aussi retrouvé intacte cette émotion qu'avait suscitée ma première lecture, pourtant bien lointaine.
      Et c'était une bonne idée de clôturer ces lectures par le titre qui a donné son nom à la "Coterie" !
      Rendez-vous fin février avec la mère Mauriac, donc ?

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    2. La mère Mauriac ? Lequel est-ce donc ?

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    3. Il ne s'agit pas d'un roman de Mauriac, mais d'un essai sur sa mère, opportunément paru en fin d'année dernière.
      Si tu souhaites te joindre à nous pour la clôture de cette activité Sagouine, c'est évidemment avec grand plaisir !

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  2. Ta chronique me donne envie de le relire. Je n'ai lu que celui-ci de Mauriac et ça remonte au lycée.

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    1. ... et il se lit très vite car c'est un roman court (mais intense). Si tu souhaites te lancer dans un autre titre, je te conseille Thérèse Desqueyroux ou Génitrix, très bons aussi, dans des registres un peu différents.

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