"L'homme de ma vie" - Yann Queffélec

Au nom du père (2)

Peu de points communs relient a priori le contexte familial dans lequel évoluèrent, enfants, Yann Queffélec et Pascal Bruckner, et la façon dont chacun a su se construire malgré le poids d'une figure paternelle inhibitive.

Yann Queffélec n'est pas fils unique. Il est le "mal placé" d'une fratrie de quatre : le troisième, précédé d'un frère aîné -le préféré- et d'une sœur, et suivi d'un petit dernier. Celui dont l'accouchement fut le plus douloureux. Le ton est rapidement donné : petit, il s'entend dire par son père qu'il a dû se tromper de famille. Il se sent le mal aimé d'un foyer dont les autres membres semblent bénéficier d'une attention et d'une affection paternelles qui lui sont refusées.

Henri Queffélec est un homme intelligent et cultivé, exigent, au sarcasme facile, et un père, du moins pour le petit Yann, distant et abrupt, d'une condescendance dédaigneuse confinant parfois au mépris.. 
Une bonne partie de l'existence de l'auteur semble n'être qu'une succession de vaines tentatives pour plaire à celui à qui il voue une inconditionnelle admiration. L'aura, le prestige qui entourent cet écrivain reconnu par ses pairs comme le grand romancier maritime français du XXème siècle, son assurance et l'étendue de son savoir, renvoient son fils à un sentiment d'infériorité, provoquant chez lui le besoin constant de se montrer -sans succès- à la hauteur. En faisant de son père un modèle, l'enfant goguenard aux résultats scolaires médiocres -ainsi qu'il se décrit- a fixé la barre trop haut...

Mais le véritable et plus grand drame de Yann Queffélec, l'évidence la plus poignante qui émane du récit, est l'incapacité dans laquelle il se trouve à communiquer avec son père, même devenu adulte. Ses tentatives pour lui exprimer ses émotions et la souffrance qu'a imprimé en lui le rejet paternel, finissent systématiquement par avorter, lui laissant un sentiment toujours plus grand d'impuissance et de frustration.

Si Pascal Bruckner a su devenir un adulte épanoui en assumant des choix à l'encontre des espoirs paternels, Yann Queffélec a au contraire suivi les traces de celui à qui il ne rêve que de ressembler. Le père et le fils partagent le même amour de la mer, et le même attrait pour l'écriture. L'approbation paternelle, voire même une certaine forme de reconnaissance -il n'oserait tout de même pas quêter son admiration-, lui sera toujours refusée. Henri Queffélec, implicitement ou non, ne manque jamais de lui rappeler qu'il est l’indétrônable écrivain qui a rendu leur nom célèbre. Et il reproche à son fils, notamment dans son premier roman, de régler ses comptes... non pas que cela paraisse le gêner personnellement. Il s'agit là, ni plus ni moins, d'une critique, qui se veut objective, du travail de Yann.
Ce dernier l'admet d'ailleurs bien volontiers : ce qu'il ne peut dire ou écrire à son père, il l'exprime, indirectement, dans ses romans, exutoires au mal-être et aux non-dits qui ont laissé en lui une amertume irrésolue.

On ressent dans "L'homme de ma vie" la profonde mélancolie qui en résulte, mais c'est aussi un récit très vivant, et même souvent cocasse. Par le truchement de ses souvenirs de jeunesse, passée entre le Paris et la Bretagne des années 50, l'auteur nous livre maintes anecdotes à l'occasion desquelles il restitue avec justesse et humour les couleurs et l'imagination de l'univers enfantin.

Un roman touchant, dont le style diffère de celui "d'Un bon fils" par une résonance plus marquée des émotions sur un style plus abrupt, plus "coloré". L'impossibilité pour Yann Queffélec de s'affranchir du joug paternel a laissé des stigmates qui se révèlent dans son écriture, mais c'est aussi ce qui la rend remarquable...

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