"Claire Mauriac, le roman d'une mère" - Anne Duprez

Entre mère poule et maîtresse femme...

La parution, au moment de ma (re)découverte d'une partie de l'oeuvre de François Mauriac, d'un essai sur Claire, mère de l'auteur, tombait à point nommé. En effet, à la lecture de ces romans qui dépeignent pour la plupart des environnements familiaux malsains, délétères, des femmes sèches, parfois très cruelles envers mari et/ou enfants, se pose forcément la question de savoir d'où l'auteur a tiré son inspiration, quelles expériences personnelles ont nourri cette oeuvre souvent sombre.

Aussi, Athalie et moi avons jugé qu'une lecture de cet essai pour clore l'activité initiée par La Coterie des sagouines serait fort opportune...

Comme son titre l'indique, ce récit est essentiellement consacré à Claire Mauriac. Si l'épilogue explore quelques pistes quant à ce qui, dans l'existence de François, a pu alimenter la matière de certains de ses romans, la majorité du texte s'attache à réhabiliter, en quelque sorte, sa mère. Si Anne Duprez a, semble-t-il, éprouvé la nécessité de cette réhabilitation, c'est sans doute parce que s'imaginer la personnalité de cette femme à l'aune de l'oeuvre transmise par son fils, pourrait laisser penser qu'elle fut un monstre ! Et aussi parce que Claire Mauriac, souvent décrite comme une maîtresse femme, droite et rigoureuse, impressionnante, n'a pas été que cela.

Née à la moitié du XIXème siècle dans une famille de commerçants bordelais, elle fut aussi une jeune femme amoureuse, joyeuse...
Précurseur et entreprenant, son père monte l'un des premiers magasins de Nouveautés en centre ville. Claire grandit dans un foyer serein et affectueux entre une mère poule et très religieuse, et un père attaché aux valeurs du travail. Claire est la troisième des enfants Coiffard, précédée de Marguerite et de Georges. Une petite Madeleine suivra ensuite. Elle entretiendra sa vie durant des liens étroits avec sa famille, exception faite de Georges, qui mourra quelques jours avant ses vingt ans, dans de mystérieuses circonstances. Elle reçoit chez les sœurs une éducation mêlant bienveillance et exigence, qui lui donnera les bases de cette rigueur morale et de cette force de caractère dont elle fera preuve toute sa vie. 

Son mariage avec Paul Mauriac est placé sous le signe de l'amour et du respect qu'éprouvent l'un pour l'autre les deux époux. Paul est pourtant un anti-clérical et un républicain convaincu... mais ils sont du même milieu, et il a lui aussi reçu une éducation religieuse. Tolérance et tempérance sont deux de ses principaux traits de caractère. Il reprend avec son frère Louis dont il est très proche -leur relation est quasi fusionnelle- l'affaire paternelle de commerce de merrains. Très vite, le foyer s'enrichit de petits Mauriac : une fille puis quatre garçons, dont François est le dernier. 

Ce tableau idyllique éclate avec le décès brutal de Paul, alors que François est âgé de vingt mois. Orphelin de père, il est aussi et surtout amputé d'une part de l'histoire familiale dont il ne garde aucun souvenir, celle d'un bonheur conjugal dont il n'aura pas été le témoin et d'une mère lumineuse, épanouie, qu'il ne connaîtra pas.

Car la veuve Mauriac, que la perte de son mari anéantit, se verrouille, se mure dans une foi implacable et s'impose une droiture dans laquelle elle puise la force qui lui permet de tenir. Courageuse et pragmatique, elle prend en main, assistée d'un beau-frère lui aussi accablé par la mort de Paul, la gestion des domaines familiaux et l'éducation de ses enfants pour lesquels son amour et sa sollicitude ne se démentiront jamais. Restée très proche de sa belle-famille, elle est également entourée, soutenue, par les siens, tout se petit monde se retrouvant régulièrement au sein de maisons de campagne qui sont ainsi le théâtre de réunions familiales appréciées de tous.

L'auteure parvient à faire transparaître, derrière sa religiosité superstitieuse, sa rigidité morale, le portrait d'une femme avant tout dévouée à ses enfants -ses lettres démontrant toute l'affection qu'elle éprouve pour chacun d'eux- et qui parvient aussi, comme en un hommage inconscient à son époux défunt, à faire preuve de suffisamment d'ouverture d'esprit pour leur permettre de se réaliser selon leurs aspirations. 

Ainsi, le "mystère" reste pour moi presque entier... si l'on reconnaît dans certaines composantes de l'oeuvre de François Mauriac son héritage familial -l'amour des landes et des pins, l'importance du "clan" dans l’existence de ses personnages, le caractère bien trempé de ses héroïnes- il reste difficile de comprendre d'où lui vinrent son goût des ambiances poisseuses, des rapports violents, sadiques, liant parents et enfants, des personnages féminins aigries, voire cruels, si récurrents dans son oeuvre. Mais pourquoi, après tout, faudrait-il y voir un mystère ? La littérature n'est-elle pas aussi faite d'imagination ?

Cette lecture fut par conséquent davantage l'occasion de découvrir en Claire un personnage intéressant et attachant malgré ses travers -ou grâce à eux- que la réponse aux questions que je me pose toujours quant à l'oeuvre de son fils. Du coup, j'aurais aimé qu'Anne Duprez rende plus prégnant l’environnement dans lequel évolue son héroïne, et avoir ainsi encore plus l'impression, suggérée par le titre de son essai, de lire un roman. Le début de l'ouvrage laisse d'ailleurs espérer qu'il en sera ainsi : la description de l'enfance de Claire s'accompagne de détails évocateurs sur le magasin paternel (on se croirait presque au "Bonheur des dames"), le voisinage de la famille Coiffard, l'atmosphère qui règne alors dans la ville de Bordeaux... J'ai trouvé dommage qu'elle ne maintienne pas cette profusion
tout au long du récit.

J'ai néanmoins passé avec la famille Mauriac un moment plutôt agréable... 

Je suis maintenant curieuse de savoir les conclusions qu'aura tiré Athalie de cette lecture... et me sens presque chagrine à l'idée que notre rendez-vous mensuel autour de l'auteur Bordelais prenne fin.
Son avis à venir...

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Commentaires

  1. Mince, je me suis gourée de date, de jour !!!! Je ne sais ce que j'ai fabriqué, mais je ne peux pas publier en même temps que toi. Du coup, notre rendez-vous va se prolonger un peu ...

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    1. Pas grave, c'est une prolongation du plaisir... avec ces années bissextiles, on perd le compte des jours !!

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