"Le bonheur national brut" - François Roux

D'un François à l'autre...

Je ne sais plus où j'ai noté ce titre, ni ce qui en avait été dit et qui m'avait incité à l'acquérir, mais je m'attendais vaguement à une immersion dans la culture populaire des années 80, sur fond de tubes du TOP 50, personnages de la génération Canal + adeptes de La Boum, des Bolino et des Cachou Lajaunie...

Dire que j'ai été déçue en découvrant avec "Le bonheur national brut" un tout autre univers serait un bien grand mot (mon attachement à la dite culture populaire est somme toute très relatif) mais disons que j'ai été quelque peu désarçonnée. Du moins dans un premier temps. Parce qu'au final, j'ai vraiment aimé ce bouquin, qui prend toute sa consistance au fil de la lecture, et qui, bien plus que l'évocation prosaïque des modes ou des caractéristiques matérielles d'une époque, est celle de son esprit, de sa philosophie.

François Roux nous parle d'un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître... un temps où la troisième position à l'issue du premier tour des élections présidentielles était tenue par l'extrême gauche, et non par le Front national, où un jeune homosexuel pouvait se faire dépuceler sur une plage de Grèce sans que l'idée d'enfiler un préservatif l'effleure, un temps où élire tel leader politique plutôt qu'un autre à la présidence avait un sens et suscitait même chez certains l'espoir d'une vie meilleure... (rappelons que les années 80 inaugurent la retraite à 60 ans, l'ajout d'une semaine de congés payés, et un abaissement du temps de travail hebdomadaire à 39 heures).

1981, l'élection de François Mitterand met fin à 23 années de pouvoir de la droite.
Pour les quatre amis d'un lycée de province -plus précisément de Bretagne- c'est aussi l'année du bac. Tanguy et Rodolphe l'obtiennent haut la main. Paul doit quant à lui se contenter d'une mention passable au grand dam de son père, homme rigide et exigent. Benoit échoue, ce qui ne l'émeut guère : ce passionné de photographie a des projets bien précis que cela ne l'empêchera pas de réaliser.

Le récit s'attarde à tour de rôle sur le destin des membres de ce quatuor, qu'il suit sur trois décennies, jusqu'à l'élection à la tête de la France d'un autre François. Paul, sans doute le plus sensible, le plus perdu des quatre, est le narrateur.

Par l'intermédiaire de ses héros, dont les choix les ont fait embrasser des carrières diverses, suivre des trajectoires parfois opposées, mais qui parfois se croisent, l'auteur dépeint avec lenteur et précision, le délitement des espérances, suscitées par les mutations que subit le monde dans lequel ils évoluent.
Finies l'insouciance, les rêves d'avènement d'une société plus juste, plus solidaire. A l'image de celle d'un Bernard Tapie, devenu l'une de ses nouvelles icônes du self made man, la réussite n'a plus qu'une voie, celle de l'argent. C'est l'avènement d'un monde d'apparence, dans lequel les signes extérieurs de richesse deviennent de plus en plus importants.

Mais si les quatre personnages de François Roux sont prétexte à évoquer bouleversements sociétaux et changement des mentalités, ils n'en sont pas pour autant négligés en tant qu'individus. En nous relatant le détail des circonvolutions qu'empruntent leurs existences respectives, et leurs impacts sur leur manière d'appréhender le monde, l'auteur invite également à une réflexion de nature intemporelle : qu'est-ce que réussir sa vie ? Qu'est-ce que le bonheur ? Chacun à leur manière, ses héros font le deuil de la fougue de leur jeunesse, de leurs ambitions et de leur insouciance, qui se heurtent au pragmatisme et à la dureté de la vie. Ils réalisent "qu'avoir" une situation n'est pas forcément gage de bien-être, que les compromis sont inévitables, qu'il est quasiment impossible de ne pas transiger avec ses rêves et ses utopies. Dit comme ça, cela passe pour des évidences, mais l'auteur amène son propos avec beaucoup de justesse, et la densité du roman, l'ampleur de ses personnages, fait qu'à aucun moment il ne tombe dans la caricature.

Le ton est sans complaisance, mais sans réel cynisme non plus. La voix de Paul confère à ces héros à la fois ordinaires et complexes une dimension très attachante, et laisse entendre, malgré ses accents nostalgiques, que la voie, non pas forcément du bonheur, mais d'un certain épanouissement, est parfois accessible et devant nous, même si elle est souvent longue et semée d'embûches.

De son écriture très visuelle, François Roux nous donne avec "Le bonheur national brut" l'occasion d'une belle découverte.

Commentaires

  1. Une époque peut-être un peu trop proche pour moi, je craindrais d'y lire ma presque biographie !!!! (en plus, le lycée de province en Bretagne, ça me rappelle vaguement quelque chose ^-^)

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    1. J'ai eu moi aussi quelques réminiscences... mais pas trop parce qu'au final, les quatre héros empruntent des voies complètement différentes de la mienne.
      C'est en tous cas un très bon roman..

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  2. OK, je note alors. Je suis en train de lire le supplément du "Monde" sorti à l'occasion du centenaire de la naissance de Mitterrand, et ça file un sacré coup de vieux ! Tu l'as vu ?

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    1. Non, mais rien que d'entendre évoquer le CENTENAIRE de la naissance de Mitterrand, tu as raison, ça ne nous rajeunit pas !! Je le lirai sans doute malgré tout, ça m'intéresse grandement...

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  3. C'est un supplément vraiment intéressant, moi j'y ai compris que le Mitterrand que l'on a connu la rose à la main (visiblement, nous avons à peu près le même âge), venait d'un siècle où je suis née, mais que je ne connaissais pas !

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  4. Dans ma PAL ! Ta chronique me donne enve de le faire remonter de qques places !

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    1. J'espère qu'il te plaira autant qu'à moi !

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