"Knockemstiff" - Donald Ray Pollock

Bienvenue à Ploucsville !

Etranger, lecteur... Toi qui t'aventures dans ce trou du cul du monde, au fond de cette impasse où l'humanité semble avoir abdiqué...

... pense à laisser derrière toi toutes les valeurs qui te permettent de progresser dans l'existence la tête haute et le regard fier, l'honnêteté (y compris et surtout celle dont t'efforces de faire preuve envers toi-même), l'altruisme, le respect d'autrui...

... oublie toutes les joies, tous les petits plaisirs -sans même parler des grands bonheurs-, qui enrichissent le quotidien et rendent plus supportables les vicissitudes et coups du sort qu'elle nous fait inévitablement subir parfois : l'amour, l'amitié, la cohésion familiale...

Tout ce qui fait de la vie un moment finalement pas si mal, voire parfois carrément heureux, n'a pas cours ici.

Dans ce cloaque où même le désespoir est sans flamboyance, la virilité des hommes -ainsi qu'elle est enseignée aux petits garçons- se mesure à leur capacité à cogner sauvagement tout individu qui lui aura soi-disant manqué de respect. Aucun réconfort, aucun soutien n'est à attendre d'amis, ou de proches que l'on pourrait qualifier d'inexistants, tant leur indifférence (et encore, dans le meilleur des cas, car ils peuvent aussi se montrer abjectement méprisants, voire cruels) est abyssale. Le lendemain, l'avenir eux-mêmes sont de vains mots, les habitants de ces lieux y sont engloutis dans un éternel et morne présent. Et même les substances diverses dont ils se gavent sans plaisir -drogues et alcool, médicaments, aérosols...- ne leur procurent aucune évasion.
Le sexe n'y est jamais synonyme de jouissance ou de tendresse, mais pervers et contraint.

L'incursion dans cet univers de pauvreté crasse, de misère intellectuelle, dénué d'amour, de gaieté, de toute couleur, provoquera peut-être en toi -comme ce fut le cas en ce qui me concerne- une irrépressible et permanente envie de te doucher*... Tu auras même l'impression, par moments, de subir les relents nauséabonds qui émanent des taudis et des vieilles caravanes insalubres qui servent de gîte à ces pauvres hères, ou de sentir l'ignominie de leurs odeurs corporelles. 

Tu auras probablement du mal à les prendre en pitié.

Et quand tu croiras avoir déjà touché le fond, atteint le summum du sordide et de l'abjection, complètement abruti, répugné par le brutalité et la laideur de ce monde, Donald Ray Pollock te fera descendre encore plus bas...

Méfie-toi, lecteur, étranger... Cette bourgade de Knochemstiff a sans doute, en dépit de son absence totale de charme -et tu l'auras compris, c'est un euphémisme- un étrange pouvoir magnétique. Il semble en effet très difficile de la quitter : ceux qui y subissent les pires déchéances se montrent incapables de sortir de ce trou qui pourtant ressemble à s'y méprendre à l'enfer, du moins tel que je l'imagine, du moins s'il existe.
... A moins que Konckemstiff ne SOIT l'enfer ?

Alors, à toi qui as tout de même décidé de tenter une immersion dans cette fosse à purin -et, ceci dit, je te la conseille vivement-, je souhaite bon courage et bonne lecture...



*J'ai ressenti à cette lecture la même et étonnante sensation qu'en lisant "Le diable tout le temps", du même auteur.

Commentaires

  1. Ce roman fait partie de mes tentations livresques depuis quelques années mais je crois que je ne vais jamais trouver le courage de me plonger dans cette fosse à purin, comme tu le dis si bien.

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    1. Disons qu'il faut éviter de le lire à un moment où on a le moral en berne... Je l'ai lu après Une saison de machettes, et j'avoue avoir eu ensuite besoin de quelque chose de plus léger mais je ne regrette pas, ça non, car Pollock est justement très fort pour engluer le lecteur dans ses ignobles atmosphères

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  2. Comme Sentinelle, cela fait déjà un petit moment déjà que je prévois de lire ce roman (tout juste après avoir refermé "Le diable tout le temps", en fait).
    Tu fais bien d'en remettre une couche...

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    1. En fait il s'agit d'un recueil de nouvelles (l'avantage étant que les âmes sensibles peuvent stopper la lecture à tout moment).
      Si tu as aimé Le diable tout le temps, je suis persuadée que Knockemstiff te plaira aussi, on y retrouve les mêmes ingrédients, et la plume toujours aussi impitoyable de Pollock.

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  3. J'adore cet avertissement ! C'est exactement cela, moi, j'avais tout le temps envie de me laver les mains ! Mais, des nouvelles drôlement puissantes. Je crois que c'est la première (la séance de cinéma en plein air), qui m'avait clouée dans la fosse.

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    1. C'est vrai qu'elle donne tout de suite le ton...
      Je crois que c'est celle qui débute par une scène d'accouplement entre un frère et sa sœur de 13 ans qui m'a peut-être le plus glacée !! Mais le choix est difficile, le recueil de manque pas de moments glauques.

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    2. Oui, je ne souviens de celle-là aussi (je n'ai plus mon livre sous la main (sûrement prêté et jamais revenu comme beaucoup d'autres ...) Mais je crois que le glauque, dans cette nouvelle particulièrement, même si il est pesant, n'est pas gratuit, c'est ce qui fait que finalement, ça fonctionne. Je veux dire, il y a de l'humain, perdu, paumé mais dans une demande d'amour qui finit par toucher. Je pense à la nouvelle où si mes souvenirs sont corrects, un fils tente de se faire voir de son père qui regarde en match de foot à la T.V.

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    3. Euh, je ne me souviens pas de ce passage... en tous cas tu as raison de dire que ce n'est pas du glauque gratuit (sinon, ça n'aurait aucun intérêt). Ce qui est désespérant, c'est qu'on sait qu'avant même qu'ils essaient, ceux qui demandent de l'amour ou ne serait-ce qu'un peu d'attention verront leurs tentatives vouées à l'échec.

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