"L'univers de carton" - Christopher Miller

"De prime abord, la vie de Dank ne respire pas le bonheur. A la grande honte de notre époque illettrée, aucun de ses romans ne lui a vraiment apporté la gloire ni (nonobstant quatre mariages calamiteux) valu l’amour durable des femmes qu’il a aimées. Il a fini ses jours célibataire et négligé. Quelques-uns de ses romans se sont assez bien vendus, mais aucun ne s’est vendu aussi vite que le pauvre Dank dépensait son argent. Le monde voyait en lui, si tant est qu’il le vît seulement, un gros loser mal habillé d’un naturel affable."

Phoebus K. Dank, auteur de SF, est mort. Plus précisément assassiné, selon son fidèle ami Bill Boswell, par Owen Hirt, qui vouait au romancier dont il fut pourtant un proche un mépris haineux et féroce.

Conformément à la volonté du défunt, aux côtés duquel il a vécu comme un parasite pendant quinze ans -ce qui convenait parfaitement à Phoebus, terrorisé par la solitude-, Boswell entreprend la rédaction d'une encyclopédie de l'oeuvre dankienne qu'il co-écrit, suite à un fumeux arrangement, avec Hirt. Ce dernier lui transmet par mails depuis les différents paradis pour touristes où il se cache tout en prenant du bon temps -pendant que Boswell se terre depuis la mort de son ami et logeur dans le sous-sol d'un meublé miteux-, les articles à insérer dans l'anthologie. Il en résulte une joute par textes interposés entre les deux hommes, Boswell portant aux nues celui qu'il a toujours considéré comme le plus génial des écrivains de science-fiction, Hirt se montrant odieux avec Dank, dont il lamine la pauvreté du style, et la stupidité des synopsis.

Au gré des "entrées" de l'ouvrage, organisées par ordre alphabétique, le lecteur fait plus ample connaissance avec le personnage de Dank et son oeuvre, mais pas seulement.
En effet, ses co-auteurs entremêlent aux éléments sur la vie et la biographie du sujet de leur étude, des considérations quant à leurs propres carrières -ratées- d'écrivains, et certains détails de leurs propres existences. "L'univers de carton" est ainsi un texte profus, riche, qui s'il tourne autour de l'atypique personnalité de Dank, et de sa non moins curieuse oeuvre, se révèle aussi être le portrait complexe de cet homme de l'ombre qu'est Boswell, qui dévoile peu à peu l'ampleur de ses propres failles.

Phoebus K. Dank, homme obèse, paranoïaque, agoraphobe, accro aux amphétamines, dont les quatre mariages furent de piteux échecs, était un écrivain prolifique, voire compulsif, qui nourrissait, avec plus ou moins de bonheur, ses romans de théories souvent loufoques, nées de ses névroses et de ses délires. Ses angoisses et ses obsessions le mettaient régulièrement dans des situations ridicules et pitoyables, sources d'anecdotes à la transcription desquelles le lecteur se délecte.
Mais elles étaient aussi à l'origine de ses créations littéraires, souvent complètement barrées, car basées sur des hypothèses absurdes imaginées par l'auteur, sur son obsession des mondes parallèles, et sa conviction de vivre dans une réalité "truquée".

Les idées de départ des romans ainsi produits nous sont exposées dans l'encyclopédie, et constituent un savoureux festival de cocasse bizarrerie : dystopies burlesques, récits mettant en évidence les fantasmes suscitées par la pauvreté de sa vie sexuelle (comprenant leur lot de bimbos à fortes poitrines), ou les complexes nés de son physique éléphantesque (les héros qu'il imagine sont presque immanquablement des cadors musclés et invincibles), ouvrages d'anticipations décalées... La prolixité de Dank a semble-t-il donné naissance à autant d'intrigues originales qu'à de navrants synopsis de série B. Lorsqu'il n'écrivait pas, il alternait épisodes dépressifs et périodes d'hyper activité mentale, pendant lesquelles il s'adonnait à des expériences pseudo scientifiques, en réalité complètement déjantées.

Au gré de cet hilarant puzzle, se dessinent les indices qui mèneront à la résolution de l'énigme qu'a priori ne constitue pas l'assassinat de Dank...

Les clins d’œil à Philip K. Dick, dont le personnage de Dank est fortement inspiré, sont nombreux, et l'occasion pour les connaisseurs de traquer les références à sa bibliographie. Ceci dit, les non initiés apprécieront tout autant... Il faut noter aussi le travail du traducteur, en l'occurrence Claro, qui, non content de transcrire avec justesse et brio cet improbable ouvrage, en rajoute à sa fantaisie en le parsemant, par le truchement de notes de bas de page, de commentaires souvent très drôles.

Vraie encyclopédie d'un faux écrivain, ce roman original et fort réjouissant m'a fait passer un excellent moment. Christopher Miller parvient, sans se prendre au sérieux, à atteindre l'excellence, et à faire preuve d'une parfaite maîtrise dans sa construction. Lancez-vous dans cette aventure littéraire qui ne ressemble à aucune autre, et même si parfois "L'univers de carton" peut sembler décousu et difficile à suivre, persistez : c'est sa vision d'ensemble qui permet d'en apprécier l'étonnante richesse.

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