"Trois jours et une vie" - Pierre Lemaitre

Condamnation secrète.

"Trois jours et une vie" est le premier roman que je lis de Pierre Lemaitre. "Au revoir, là-haut" attend sagement depuis quelques semaines dans ma PAL, mais le passage de l'auteur dans une émission littéraire, où son dernier titre était évoqué, a éveillé mon intérêt. Le coup de chance qui m'a permis de l'acquérir d'occasion en bouquinerie a fait le reste...

L'auteur y renouerait, ainsi qu'il l'a été dit lors de la fameuse émission, avec son goût du polar. Je ne sais pas si l'on peut vraiment qualifier "Trois jours et une vie" de roman policier, bien qu'un meurtre introduise l'intrigue, et que l'auteur y ménage un suspense fort prenant...

En effet, l'objet de ce suspense ne consiste pas en la résolution du crime, dont le lecteur connait d'emblée le coupable. Plus qu'un meurtre, il s'agit d'ailleurs d'un accident, d'un malheureux concours de circonstances qui fait qu'Antoine Courtin, douze ans, tue Rémi, son petit voisin qui en a moitié moins. La scène se déroule dans le bois de St Eustache, où Antoine traîne souvent en solitaire depuis que ses copains sont accaparés par la nouvelle Playstation dont l'un d'eux est l'heureux propriétaire. Dans une sorte d'état second, fortifié par la terreur de l'acte commis, il dissimule le cadavre dans une fosse que la tempête de 1999, survenue le lendemain de l'événement rend inaccessible.

Ainsi, pendant des années, Antoine vit avec le poids de ce terrible secret sur le cœur, la hantise que le corps de Rémi soit retrouvé et que sa culpabilité soit établie planant comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.

Pierre Lemaitre restitue avec beaucoup de justesse et de tension l'état d'esprit de son jeune héros, adolescent réservé, "un peu dépressif", même, qui n'a quasiment plus de rapport avec un père ayant refait sa vie en Allemagne. Antoine vit avec une mère que sa peur du qu'en dira-t-on, sa rudesse et son extrême pudeur, empêchent de montrer à ce fils qu'indéniablement, elle aime, toute l'étendue de son affection. Le garçon, en "homme de la maison" se sent responsable d'elle, et c'est sans doute en partie ce qui fait de lui cet enfant réfléchi et un peu trop sérieux.

Blanche Courtin fait en toutes occasions preuve d'une forme de pragmatisme qui pourrait parfois passer pour une certaine étroitesse d'esprit, à l'image de nombre de ses concitoyens... 

Beauval est une petite bourgade dont le principal pourvoyeur d'emploi que constitue l'usine de jouets en bois, voit son activité menacée. Le contexte social tendu, auquel viennent s'ajouter les drames liés à la disparition de Rémi et à la tempête, attisent la suspicion et les rancœurs. L'atmosphère à Beauval est électrique et malsaine, mais la vie finit par reprendre un cours à peu près normal, au gré des habituelles rumeurs, et des jugements étriqués à l'aune desquels sont promptement considérés les moindres soi-disant manquements à la bienséance.

Mais pour Antoine, rien ne sera plus jamais comme avant. Il oscille entre désespoir et terreur, au gré des progrès de l'enquête, des soupçons qui se portent sur divers habitants de la commune...

Avec une grande habileté, l'auteur nous tient en haleine jusqu'au bout d'un récit limpide et efficace qui se dévore en quelques heures. Le décalage entre l'acte non prémédité d'Antoine et ses terribles conséquences pose l'épineuse question de la responsabilité, et de la difficulté, dans certaines situations, à mesurer la culpabilité du criminel.

Aussi, bien que j'aie trouvé la conclusion du roman quelque peu expéditive, j'ai passé avec "Trois jours et une vie" un excellent moment.

>> Les avis de Sandrine et de Mika.

Commentaires

  1. Alors tu trouveras certainement aussi la conclusion de "Au revoir là-haut" un peu expédiée, mais les 500 autres pages sont épatantes !

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    1. Maintenant que j'ai lu ce titre, je suis d'autant plus impatiente de lire celui qui lui a permis d'obtenir le Goncourt, non en raison du prix, mais parce que les avis lus ici et là sur la blogosphère sont vraiment alléchants...

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  2. "Se dévore en quelques heures" .... retient mon attention .... j'attendrai donc la sortie en poche ! Lemaitre est très bien en polar, il sait trousser une intrigue. J'avais bien aimé "La robe de mariée", par exemple. Mais "Au revoir là-haut" reste un must, qu'est-ce que j'avais aimé !!! Sandrine a raison, il y a bien quelques trucs bancals, dont la fin, mais franchement, vivement que tu le lises !

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    1. Il me tarde à moi aussi... et du coup, il est probable qu'ensuite je me laisse tenter par les "polars" de l'auteur.

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  3. En fait, les seuls avis mitigés sont ceux de la presse.

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    1. Ma foi, je n'ai pas eu le temps de les lire avant d'ouvrir ce roman, sur lequel j'ai eu la chance de tomber à la bouquinerie, "bradé"... et c'est tant mieux, visiblement !

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  4. N'hésite pas à ouvrir "Au revoir, là-haut", il se dévore une fois commencé !

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    1. Oh, mais je n'ai pas l'intention d'hésiter, cette première expérience a été plutôt concluante !

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  5. Bonjour Inganmic, j'ai commencé ce roman que je trouve assez éprouvant vu le sujet. Je l'ai mis un peu de côté en attendant de le reprendre. Bon dimanche.

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    1. C'est vrai qu'il est imprégné d'une tension que l'auteur entretient avec beaucoup de talent. Mais il joue surtout sur le registre du suspense psychologique..

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  6. Le sentiment de culpabilité et la peur d'être découvert sont pires que la punition elle-même. Antoine s'en serait mieux sorti s'il avait été pris et purgé une peine pas si longue que ça vu son âge et le côté accidentel du crime. Il aurait alors pu se reconstruire et non pas être détruit lentement par le remords et la culpabilité.
    Bon roman noir de Pierre Lemaitre dont je conseille la lecture de ses autres polars.

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    1. Je vais suivre ce conseil, après cette 1ère expérience concluante... mais je vais sans doute d'abord lire "Au revoir, là-haut".

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