"Big Brother" - Lionel Shriver

"Comment ne pas s'interroger sur l'intérêt d'un microprocesseur, d'un télescope spatial ou d'un accélérateur de particules quand nous avions perdu la plus animale de toutes les maîtrises ? A quoi bon découvrir le boson de Higgs ou se pencher sur l'économie des voitures à hydrogène ? Nous ne savions plus comment manger".

Quel est le poids de l'apparence dans nos sociétés ? Dans quelle mesure influence-t-elle l'opinion que nous nous faisons de l'autre, à quel point parasite-t-elle nos rapports ? Telle est l'une des principales problématiques qu'aborde Lionel Shriver dans "Big Brother".

La narratrice, Pandora, accepte d'héberger son frère Edison qu'elle n'a pas vu depuis quatre ans, et qui se trouve dans une mauvaise passe. C'est avec beaucoup de réticence que son compagnon s'apprête à accueillir ce beau-frère vaniteux et bavard, capable de passer des heures à abreuver son auditoire de ses succès passés comme pianiste de jazz, et des rencontres illustres que ce métier lui a permis de faire. La réalité est qu'Edison, musicien certes talentueux, n'a jamais vraiment percé, et que sa quête de gloire est sans doute surtout motivée par la rivalité qui l'oppose à Travis, son père, une ex célébrité du petit écran. Pour l'heure, la renommée familiale est surtout portée par Pandora, dont l'entreprise de conception de marionnettes personnalisées connait depuis quelques années un succès inespéré. Cette réussite lui a permis de s'installer avec sa famille -son mari et les deux adolescents de ce dernier, qu'elle considère comme ses enfants- dans un quotidien confortable et serein. A l'image de sa personnalité, qu'elle qualifie elle-même d'insignifiante, Pandora mène une vie banale, sans heurt ni éclat, qui visiblement lui convient. Sa célébrité subite est, prétend-elle, due au hasard, et lui procure plus d'embarras que de fierté. Elle s'est toujours considérée comme la discrète de la famille, laissant à son frère qu'elle admire profondément depuis leur enfance, le bénéfice des feux de la rampe.
Aussi, en constatant que l'homme séduisant et fringant qu'elle pense être venue chercher à l'aéroport s'est métamorphosé en un individu affligé d'une obésité morbide, la surprise fait rapidement place à un silence gêné quant à cette transformation inattendue.

Lionel Shriver restera pour moi l'auteure de l'inoubliable "Il faut qu'on parle de Kevin", dont la lecture m'a marquée pour plusieurs raisons, notamment par sa capacité à doter sa narratrice d'un sens de l'analyse et de l'introspection aigu, nous attachant à sa voix de manière envoûtante, et par la prégnance avec laquelle elle imprimait en nous un questionnement persistant longtemps après la lecture.

On retrouve dans "Big Brother" l'empreinte de ces deux éléments. Pandora s'exprime avec une précision qui démontre sa volonté de sincérité et d'une compréhension profonde et objective de la situation, de ses émotions, et surtout de ses motivations. L'obésité de son frère suscite toute une réflexion quant à l'importance de notre aspect physique sur la façon dont nous jugent les autres, mais aussi et surtout sur les répercussions de notre état psychique et de l'image que nous avons de nous-mêmes sur la manière dont nous traitons notre corps. Cette réflexion met en exergue la place qu'occupe non pas tant la nourriture que l'acte de se nourrir dans la vie des individus, et l'importance de nos habitudes alimentaires comme révélatrices des maux de nos sociétés, ainsi que de ses tendances culturelles et sociales.

Par ailleurs, compte tenu des facteurs que sont la représentation que l'on a de l'autre, et les conclusions que son apparence nous font tirer quant à sa personnalité, son caractère, sommes-nous vraiment en mesure de le comprendre ? Les manifestations de générosité, de soutien envers autrui sont-elles réellement désintéressées, ou le résultat de ce que nous projetons de nous-mêmes sur nos proches ?

Malheureusement, en débit d'un début prometteur, et de certains épisodes assez mémorables, provoqués entre autres par l'obésité d'Edison qui le place dans des situations aussi pitoyables que cocasses, j'ai trouvé que l'ensemble manquait de rythme et de densité. "Big Brother" souffre de longueurs (surtout dans sa deuxième partie, dont je tairai tout, pour ne pas gâcher votre éventuelle future lecture) qui en amoindrisse la tension, et qui finissent par muer l'intérêt en ennui. Même le retournement de situation final n'a pas suffit à relever ce manque d'intensité.

Aussi, malgré ses quelques qualités, "Big Brother" restera pour moi une déception.

Commentaires

  1. Depuis, la lecture de "Il faut qu'on parle de Kévin", lecture qui comme pour toi, fut une "marque", j'hésite à reprendre le fil de cette auteure, ce sera donc pas pour cette fois-ci non plus ! Du coup merci pour le non conseil !

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    1. Je crois que de mon côté, je vais arrêter... ce titre est tout de même mieux que "Double faute" (dans lequel je n'avais pas du tout reconnu la "patte" de l'auteure), mais il est à 1000 lieues de "Kevin"..

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  2. J'avais beaucoup aimé "Il faut..." mais celui-ci ne me tente pas trop.

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    1. Comme tu l'auras compris, je le considère personnellement comme une lecture dispensable...

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  3. Pour moi aussi "Kevin" restera certainement (il ne faut jurer de rien !) un indétrônable. Déçue aussi par "Big Brother" mais bien moins que par "Tout ça pour quoi".

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  4. Je n'ai pas lu Tout ça pour quoi, mais je m'abstiendrai, vu ton commentaire. En revanche, j'ai lu Double faute, dans lequel je n'ai absolument pas reconnu la patte de l'auteure, et qui m'a profondément déçue aussi...

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  5. Il était loin d'égaler Il faut qu'on parle de Kevin, mais Big Brother ne m'a pas du tout déplu, à l'inverse de la Double vie d'Irina ou Double faute :)

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    1. Le début m'a plu : le ton, l'histoire, les scènes cocasses... et puis toute la seconde partie, où la sœur sert de coach à son frère pour lui permettre de maigrir, m'a paru interminable... mais j'avais bien plus détesté Double faute, moi aussi !!

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