"La croisade de Lee Gordon" - Chester Himes

« Tout le monde haïssait ce livre... La gauche le haïssait, la droite le haïssait, les juifs le haïssaient, les noirs le haïssaient » (Chester Himes, à propos de "La croisade de Lee Gordon").

Californie, début des années 1940. L'effort de guerre redonne du souffle à l'industrie, les usines -notamment d'armement- tournent à plein régime.
Lee Gordon, un noir instruit, que sa fierté l'a incité à refuser les seuls emplois de tâcheron qui lui étaient sempiternellement proposés, vient d'être embauché comme organisateur pour le conseil syndical, sa mission consistant à recruter des travailleurs noirs pour le syndicat, en faisant appel à leur "sentiment de race". 
Car si dans les consciences ouvrières s'élèvent peu à peu le désir de revendiquer de meilleures conditions de travail, il est plus compliqué de convaincre les noirs de s'impliquer dans quelque activité risquant de leur porter tort, et de leur faire perdre un emploi parfois durement obtenu.

L’Amérique de Chester Himes est en effet une nation raciste, fasciste, où les noirs sont toujours les derniers embauchés, et aux postes les moins enviables, où les lynchages font planer sur la communauté "nègre" un sentiment d'insécurité permanent. Stigmatisés même dans les manuels d'histoire scolaire, où ils sont décrits comme des sauvages, des païens, voire des cannibales, on leur inculque ainsi dès le plus jeune âge la conviction de leur infériorité, les blancs étant à l'inverse convaincus de leur supériorité naturelle. 
Cet endoctrinement insidieux place les rapports inter raciaux sous le signe d'une domination exercée par les uns, et subie par les autres, et condamne quasi systématiquement les noirs à l'échec permanent, en leur interdisant tout droit à l'intégrité, et à la reconnaissance de leur valeur et de leur singularité en tant qu'individus.

Lee Gordon est obsédé par par cette notion de domination, dont il se torture psychologiquement à tenter de comprendre les causes. Qu'est-ce qui manque aux noirs ? Comment est-il possible de les maintenir sous ce joug séculaire et cruel ? Lui-même est conscient d'adopter parfois un comportement qui répond à ce que la société attend de lui selon le critère de sa couleur. Sans cesse réduit à cette couleur par les autres, il en vient également à décrypter tout événement, toute attitude, sous le prisme de l'antagonisme noirs/blancs, parfois à tort, parfois à raison... Il encaisse certains affronts, certaines humiliations, pour s'en mépriser aussitôt, pris d'une rage qui le consume.

Oscillant entre la colère de devoir prouver en permanence qu'il est un homme, et une sorte de fierté obstinée, il est surtout hanté par une peur insurmontable... peur de ne pas être à la hauteur, notamment en tant que chef de famille. En effet, pour assurer leur subsistance, Ruth, sa femme, travaille, ce qu'il a du mal à accepter. Atteint dans son amour-propre, il reporte sa frustration sur Ruth, avec qui il se montre parfois brutal. Les préjugés, les vexations et surtout la crainte, ont sapé la confiance et le respect mutuel qui unissaient les deux époux.

Sa mission pour le syndicat, si elle représente dans un premier temps pour Lee une reconnaissance de sa valeur, lui offre rapidement de nouvelles occasions de conflits intérieurs. Manipulations, alliances opportunistes, faux amis et impuissants alliés... dans cet univers ou il convient de ruser, de louvoyer sans cesse pour ne froisser personne, où accorder actes et principes moraux relève de l'utopie, l'entêtement de Lee à refuser toute compromission susceptible de remettre en cause son intégrité passe mal.

Les épreuves seront nombreuses, et le chemin difficile, avant qu'il finisse par comprendre qu'être noir est un fait, que ce n'est en soi un motif ni de honte ni de fierté, et que cela ne doit surtout pas être la justification à tous ses actes. Il lui faut aussi accepter le fait que se positionner en tant que victime est un choix, dont il est le seul maître.

Le roman de Chester Himes est centré sur son personnage principal, dont il décortique les pensées, les émotions, nous révélant l'ampleur de la souffrance qui hante son esprit torturé, et des névroses que provoque la politique de terreur raciale. Le contexte dans lequel il évolue est dépeint sans manichéisme, ni aucune complaisance, l'auteur analysant avec une rare acuité les relations et les comportements qu'induisent une société discriminatoire.

Aussi, si "La croisade de Lee Gordon" pourrait être qualifié de roman historique, politique, et social, c'est avant tout à mon sens un roman psychologique. 

Il est par ailleurs empreint d'une forte dimension tragique : l'attitude intransigeante de Lee, son désespoir rageur, ne peuvent que mener au drame... et le lecteur ne peut, impuissant, qu'assister au combat désespéré de cet homme qui, s'il ne nous est pas vraiment sympathique, finit par forcer le respect.

Un roman qui, par de nombreux aspects, est toujours, malheureusement, d'actualité...


Sur le même thème :

Commentaires

  1. Réponses
    1. Merci à toi pour ta visite. J'espère qu'elle t'aura donné envie de découvrir ce titre, si tu ne l'as pas lu...

      Supprimer
  2. A une époque, je lisais beaucoup Chester Himes, mais je ne connaissais pas ce roman. Je ferais bien de (re)lire toute son œuvre pour ne rien rater. L'histoire me fait penser à Invisible Man de Ralph Ellison.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est le 1er titre que je lis de cet auteur, que je confondais avec Dashiell Hammett (sans doute l'époque, et le fait qu'ils aient tous les deux écrit des polars...). Je ne savais pas, par exemple, que Chester Himes était noir...
      Un roman en tout très intéressant, et prenant : la façon qu'a l'auteur de dépeindre l'état d'esprit de son héros m'a même parfois évoqué Dostoïevski (Crime et châtiment), même si le texte a parfois un côté un peu didactique..

      Supprimer

Enregistrer un commentaire