Sur le rivage" - Rafael Chirbes

Accablement et désillusions...

En dressant, avec une précision et une acuité remarquables, le portrait d'un homme qui entame le crépuscule de sa vie, Rafael Chirbes parvient, ce faisant, à capter l'air d'une contemporanéité faite de désillusions, nourrie des traumatismes du passé.

Septuagénaire, Esteban est de ceux qui donnent le sentiment de passer à côté de l'existence, de subir les événements avec une passivité amère mais silencieuse. 
L'investissement de ses maigres richesses dans l'un des projets immobilier de son ami Pedros a provoqué sa ruine, et la faillite de sa menuiserie, dont il a dû licencier l'ensemble du personnel. C'est de plus un homme seul, qui assiste l'interminable agonie d'un père tyrannique, hanté par son passé de républicain vaincu, avec lequel il a toujours entretenu des rapports dénués de toute affection. 
Sa voix nous guide à travers un itinéraire qui peut sembler chaotique, au fil d'une narration qui, par son flux continu, confine à la lancinance, serpentant entre souvenirs et présent. Le roman est majoritairement la transcription de ses pensées, où se mêlent l'amer constat de son dégoût des hommes et de lui-même, et la nostalgie douloureuse d'une histoire personnelle qui semble n'avoir été qu'une morne répétition d'échecs et d'inaboutissements.
Esteban ne voit plus de ses semblables que leurs lâchetés et leur hypocrisie, leurs trahisons et leur opportunisme, avec cependant davantage de tristesse et d'hébétude, que de réel cynisme.  

A l'instar de ses pairs, ces presque vieillards qui continuent de se réunir au bistrot du village, il n'a de toute façon plus l'âge de refaire le monde, seulement celui de constater sa déréliction, ou plutôt l'éternelle déception que suscite l'agitation humaine. La page du franquisme et de sa haine fratricide à peine tournée, l'Espagne, après des années fastes symbolisées par un boom immobilier mal maîtrisé, subit de plein fouet les affres de la crise. 

"Sur le rivage" évoque les symptômes d'une société malade de ses excès, à la fois tournée vers l'image et le culte du sensationnalisme, et plongée dans un marasme économique qui creuse le fossé entre les pauvres et les riches, réveillant de vieux réflexes de lutte des classes.

Le décor dans lequel évolue ses protagonistes, petite ville dont le marais a longtemps servi de dépotoir aux sites balnéaires alentour, traduit l'abandon, la misère, dégageant des relents d'espoirs déçus : vastes chantiers laissés à l'abandon, environnement pollué... à l'arrière d'une côte colonisée par les tours de béton, Olba végète, son marécage imposant d’écœurants remugles qui ne dissuadent pas les pires victimes de la crise d'y pêcher quelques poissons. 

Parmi eux, Ahmed, immigré marocain, au chômage depuis la fermeture de la menuiserie d'Esteban... Le récit s'ouvre d'ailleurs sur le désœuvrement moral qui ponctue ses journées de débrouille... Bon, là, je dois être en train de vous perdre : j'en étais à vous parler d'un roman basé sur la vie intérieure d'un ex chef d'entreprise de soixante-dix ans en grande souffrance psychologique, et je vous annonce soudain qu'il y est dans un premier temps question des vicissitudes d'un jeune maghrébin sans emploi... 

En réalité, ma confusion est un peu à l'image du texte de Rafael Chirbes, qui peut parfois donner l'impression de lancer des pistes qu'il ne suit pas jusqu'au bout. Mais en fait peu importe, si "Sur le rivage" n'est pas un récit linéaire. C'est au contraire sa densité, alliée à sa narration en roue libre, rythmée sur les réflexions de ses personnages, qui lui confère originalité et richesse. C'est un roman qui s'apprivoise doucement, qui enveloppe peu à peu, et qui mérite largement qu'on lui accorde un peu de temps et beaucoup d'intérêt... Et puis l'ensemble dégage finalement une cohérence, un sentiment général d'accablement, d'injustice qui lie les destins de tous les héros.

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La belle écriture

Commentaires

  1. J'avais eu quelques réticences sur ce titre, malgré mon goût pour l'écriture de chirbes, et en lisant ta note, me voilà prise d'un certain regret.un auteur à retrouver ....

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    1. Tu l'as lu ? Je n'ai pas trouvé de note à son sujet sur ton blog (j'ai cherché, connaissant ton goût pour cet auteur).
      J'ai eu un peu de mal à y entrer, en raison de sa narration lente et sans logique apparente, et puis, à un moment, le charme a pris.

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