"Cartel" - Don Winslow

"A la question : "Quelle est la plus longue guerre livrée par les Américains ?" les gens répondent généralement "le Vietnam", puis rectifient : "l'Afghanistan", mais ils se trompent.
La plus longue guerre de l'Amérique, c'est celle menée contre la drogue."

Vous qui n'avez pas lu "La griffe du chien", dont "Cartel" est la suite, je vous conseille, avant de poursuivre, d'aller faire un tour ICI. Quoique... à bien y réfléchir, le meilleur conseil que je puisse vous donner est de lire d'abord "La griffe du chien"...

Pour les autres, je préciserai simplement qu'il fût un immense coup de cœur, découvert à l'occasion d'une lecture commune avec ma complice Athalie. Aussi, lorsqu'elle m'a proposé de renouveler l'aventure avec ce titre, n'ai-je pas hésité un instant. 
Je ne le regrette pas...

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L'ex agent de la DEA Art Keller s'est retiré dans un monastère du Nouveau Mexique, où il élève des abeilles.
Adán Barrera, le baron de la drogue qu'il a envoyé  derrière les barreaux après des années d'une traque sanglante, lui voue une haine obsédante depuis que sa fille gravement malade est morte pendant son incarcération sans qu'il puisse la prendre dans ses bras. Aussi, il a mis à prix la tête de son ennemi de toujours, offrant la coquette somme de 2 millions de dollars à qui le lui livrera mort ou vif. 
Car si Adán est sous les verrous, il n'en est pas moins resté immensément riche, et tout aussi puissant. Cet homme intelligent, impitoyable et tenace a organisé sa prochaine sortie de prison, et la reconquête d'un marché de la drogue dont la puissance s'est morcelée, plusieurs cartels se partageant les différentes régions du Mexique. 
Ayant recouvré sa liberté, il mène un jeu d'alliances qui déclenche bientôt rivalités, trahisons et règlements de compte. De Mexico à Juarez, de la frontière américaine au Guatemala, la lutte pour s'approprier les territoires de la drogue transforme le Mexique en un immense champ de bataille dominé par la politique de terreur... et oblige Art à reprendre du service.

"Cartel" est le récit détaillé de cette guerre. Une guerre civile, tentaculaire, insidieuse, qui peut frapper n'importe qui à chaque instant, au coin d'une rue, au sein d'un foyer...

Se déroulant de 2004 à 2012, il évoque l'apogée des cartels, qui atteignent au cours de cette période une puissance inégalée : ils ont la main sur les principaux instruments du pouvoir, et menacent de devenir un véritable gouvernement parallèle. Les drogues, plus répandues, plus puissantes et moins chères que jamais, représentent l'investissement le plus sûr et le plus rentable, un investissement qui ne connaît pas la crise. Les instances en charge de la lutte anti-drogue se montrent impuissantes à stopper cette expansion.

En 2010, au Mexique, 15 273 décès, 10 000 fermetures de commerces, 130 000 pertes d'emplois et le déplacement de 250 000 personnes sont imputées au narcotrafic. Des petites villes, parce qu'elles présentent un intérêt stratégique pour les cartels qui s'y affrontent, deviennent des lieux sinistrés, désertés. La violence est devenue une évidence, l'insécurité une banalité, la mort omniprésente. Les plus faibles -les femmes, les miséreux, les toxicomanes- sont les premières victimes de l'exploitation qu'engendre la prédominance du commerce lié à la drogue.

"Cartel" est un état des lieux atterrant, ahurissant, même, de la société mexicaine, gangrenée par ce trafic et par une corruption qui touche tous les barreaux, jusqu'aux plus hauts, de l'échelle sociale. En imbriquant les destinées de ses multiples personnages dans ce sordide contexte, Don Winslow révèle avec précision et clarté toutes les interactions qui lient les politiciens, l'armée, les services de renseignements, et à plus bas niveau, la police ou certains journalistes, aux trafiquants. Tout le monde est impliqué, que ce soit avec ou contre eux, sachant que d'être contre vous expose à un danger de mort permanent. 

L'argent de la drogue achète les complaisances voire les complicités, et fait miroiter au peuple la possibilité du gain facile. Certains narcos affichent avec ostentation leurs signes extérieurs de richesse, les voitures de luxe et les nuées de filles splendides qui leur tournent autour constituant pour les gamins des rues une irrépressible tentation. La situation semble insoluble, d'autant qu'à aucun moment, il n'est évoqué la possibilité de traiter le problème en amont, en s'attaquant aux raisons de la croissance exponentielle de la consommation de drogues par les populations des pays riches.

Les maîtres des cartels font ainsi la pluie et le beau temps, se partagent le pays comme un gâteau, se réjouissent de la victoire aux élections de 2006 -truquées- du candidat de droite, soulagement partagé par une administration américaine qui préfère un Mexique gouverné par une droite corrompue que par une gauche honnête. La lutte contre les trafiquants se résume dans les faits à un jeu de compromissions soumis à la politique du moindre mal, consistant à s'arranger avec le cartel le plus raisonnable (et le plus malin...).

Le roman de Don Winslow est aussi une histoire d'hommes englués dans cette logique d'incessant combat, redevenus, en quelque sorte, des êtres sauvages, barbares, qui ne savent plus vivre que pour la vengeance ou le pouvoir, ont abandonné toute morale, et laissent s'exprimer sans aucune retenue leurs instincts les plus cruels.
C'est également, en contrepoint, un hommage à tous ceux qui, au prix de leur vie, refusent de vendre leur intégrité et tentent, avec leurs pauvres moyens, Davids contre Goliath, de sauver Leur Mexique... 

On dit souvent que la réalité dépasse la fiction. Peut-être Don Winslow a-t-il réussi le tour de force de nous permettre d'appréhender l'ampleur de l'horreur qui baigne celle de la société mexicaine... 
Toujours est-il que d'un point de vue romanesque, "Cartel" n'a rien à envier au titre dont il est la suite : l'auteur y élabore avec tout autant de maîtrise et de sens du détail une fresque passionnante, qui brasse contextes et personnages, et dont le rythme implacable de l'action ne laisse aucun répit au lecteur.

Je suis très impatiente de savoir si Athalie partage mon enthousiasme : la réponse ICI.

Commentaires

  1. A vrai dire, je suis un poil moins enthousiaste ... Ma réserve, et la seule, concerne les personnages secondaires, qui comme dans le premier permettent de construire la fresque romanesque et de donner une idée de l'étendue des dégâts. Je les trouve moins "palpitants", mais pour la qualité d'ensemble de cette suite, je te rejoins. Malgré l'épaisseur du pavé, je ne m'y suis ennuyée une seconde.

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    1. Comme je l'ai écrit suite à ton billet, je crois que la différence entre nos deux ressentis tient au ait que le contexte m'a, en quelque sorte, "subjuguée", et du coup, les personnages sont à mes yeux passés au second plan.

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  2. Bonjour Inganmic, tu n'es pas la première à écrire du bien sur ce "pavé". J'avoue que le sujet ne me tente pas plus que cela. Peut-être un jour... Bonne fin d'après-midi.

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    1. Le mieux est de commencer par La griffe du chien. Mais il faut aimer les romans très noirs. Quant au sujet, il permet de brasser tellement de thématiques (sociales, politiques, historiques) que chacun peut s'y retrouver !

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  3. Tu me tentes ! Je vais noter "La griffe du chien" (et celui-ci) dans mon carnet.

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    1. C'est une excellente initiative (et je crois que si tu ne le fais pas, tu risques d'être harcelée par Athalie (Cf. ci-dessous !)

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  4. Ingannmic, tu me permets ? Peut importe le sujet, moi non plus le cartel des drogues, cela ne me disait rien, mais IL FAUT LIRE "La griffe du chien" ... Et aussi celui-ci ! Je crois que pour cette lecture commune, c'est la première fois que je regrette que mon blog ne connaisse pas une audience telle que je pourrais porter ces deux livres au rang d'indispensables planétaires !

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    1. Bien sûr que je te permets ! Tu as raison, et sans doute aurais-je dû être plus explicite dans mon billet : il faut lire La griffe du chien et Cartel, pour leur construction impeccable, leur souffle romanesque, cette tension à la fois délicieuse et insupportable qu'ils provoquent, leurs personnages, et cette admirable osmose que réussit l'auteur entre toutes les thématiques qu'il aborde...

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  5. Bonjour Inganmic, comme toi, je me suis laissée prendre par Cartel : c'est palpitant, horrifique, perturbant de bout en bout et que de morts. J'aurais dû les compter mais on renonce assez vite. Eddie et El Chuy sont des personnages intéressants. Bonne fin d'après-midi.

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    1. Je suis ravie que ce titre t'ait plu... je n'ai pas lu d'autres titres de Winslow hormis celui-ci et La griffe du chien, et j'ai entendu dire que ces deux-là étaient ses meilleurs, le reste de son oeuvre ayant un niveau assez hétérogène...

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