"L'homme qui a vu l'homme" - Marin Ledun

Silence... on torture.

Polar à l'intrigue impeccable, "L'homme qui a vu l'homme" est aussi et surtout un roman intelligent et audacieux, qui s'attaque à un sujet hautement tabou.

Pays Basque, fin janvier 2009.
Klaus vient de ravager le littoral et les terres du Sud-ouest français, et fait la une de tous les médias. Une distraction bienvenue pour les responsables de la disparition, une dizaine de jours plus tôt, de Joskin Sasco, qui n'ont pas intérêt à ce que des journalistes trop curieux enquêtent sur ses circonstances et ses motifs.

Iban Urtiz, malgré son patronyme et des origines vaguement basques (par son père, décédé lorsqu'il n'était encore qu'un enfant), est un "erdaldun", c'est-à-dire un étranger. Fraîchement débarqué de Savoie, il ignore les véritables raisons qui l'ont poussé à postuler pour le Lurrama, journal bayonnais, et à venir s'installer dans cette région dont, ainsi qu'il le réalise très vite, il ignore les codes, l'histoire et les mœurs. Troublé par ce qu'il découvre à l'occasion de ses investigations dans le cadre de l'affaire Sasco, ému par la sœur de ce dernier, fermement décidée à faire éclater la vérité sur la disparition de son frère, Iban persévère, jusqu'à l'obsession, et fait rapidement l'objet de menaces.

Marin Ledun nous entraîne dans un univers opaque, au cœur d'une guerre souterraine et qui tait son nom, où représentants de l'ordre et criminels partagent les mêmes méthodes. 

"L'homme qui a vu l'homme" sort de l'ombre ces commandos paramilitaires, héritiers des GAL (Groupes Antiterroristes de Libération espagnols, à la fois étatiques et clandestins, qui dans les années 80, opéraient contre le terrorisme), qui, associant mercenaires et policiers espagnols, pratiquent enlèvements, détentions arbitraires et tortures, sous prétexte de la menace que représente l'ETA. Sous couvert des accords de lutte anti-terroriste passés entre la France et l'Espagne depuis 2001, ils opèrent sur le territoire français en toute impunité, protégés par de haut fonctionnaires qui, des deux côtés de la frontière, s'accordent pour protéger et dissimuler leurs agissements.
La politique de communication menée en parallèle par les autorités, agitant les épouvantails du complot, d'une menace omniprésente, rend la voix des victimes inaudibles et leur volonté de réclamer justice sans recours. 

On se croirait presque dans un pays d'Amérique latine, pendant les années noires de répression... ce que suggère l'auteur semble dépasser l'imagination. Il s'inspire pourtant d'un fait réel récent et géographiquement proche de nous, celui de la disparition non élucidée du militant basque Jon Anza (pour en savoir plus, c'est entre autres ICI).

En choisissant comme personnage principal un néophyte de la question basque, Marin Ledun évite cependant le piège du manichéisme : si son héros est prêt à mettre sa vie en danger pour rendre justice à Joskin Sasco, victime d'une bavure commise par des individus sans légitimité judiciaire, il peine à comprendre, à l'heure de la mondialisation, le combat indépendantiste mené par ces militants "abertzale" pour ce morceau de terre coincé entre France et Espagne.

L'intrigue est par ailleurs pour l'auteur le prétexte à une réflexion plus générale sur le bien-fondé de l'utilisation de méthodes violentes en réponse à la violence, souvent incompatibles avec discernement et intégrité.

Se nourrissant d'une terreur à la fois masquée et invincible, "L'homme qui a vu l'homme" est un roman passionnant, glaçant, d'une implacable rigueur.

Commentaires

  1. Polar à l'intrigue impeccable me suffit presque !

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    1. Cela peut suffire en effet, "L'homme qui a vu l'homme" est un policier à la construction classique mais efficace. Mais il est aussi très intéressant : moi qui ai vécu plusieurs années au Pays basque, qui plus est à une époque où le terrorisme y était bien plus d'actualité qu'aujourd'hui, j'ai quasiment découvert l'histoire édifiante des GAL...

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