"La vierge d'Ensenada" - Gabriel Bañez

"Une épidémie de foi, dit-il, c'est un excès de Bien ; et c'est exactement cela, le Mal".

"La vierge d'Ensenada" se lit comme l'on suivrait un sentier parfois caillouteux, dont le tracé au départ indéfini se dessine au fil des motivations, du comportement des personnages. Cela peut procurer à certains moments un sentiment de bouillonnement un peu confus, et en même temps exprime une richesse à l'image de celle ville cosmopolite de la province portègne, dont le port accueille, en ce début des années 30, les hordes d'immigrés européens qui fuient dictatures et montée du fascisme.

Grouillante Ensenada, donc, où se mêlent des langues que l'on oublie au profit d'un sabir mêlant des idiomes d'origines multiples, où se chevauchent les effluves de gazole du port et la pestilence du sang charriés par les abattoirs, le tout étant dominé par le cimetière d'odeurs que les migrants abandonnent à leur arrivée, celles de l'errance et de la tourmente...

"... tous ici partageaient cette infime vertu : vivre dans le trou du cul du monde".

Elle, c'est un parfum de fleurs qui l'accompagne. Sara Divas, fillette juive arrivée de Belgique avec son chapelier de père, voudrait surtout quant à elle oublier la langue française qu'elle abhorre, transmise par une mère dont elle n'a gardé que le souvenir d'une agonie poussive et répugnante. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle fait sienne avec autant de facilité la langue espagnole, à l'inverse de son père qui échoue à monter son affaire, et se désintéresse de plus en plus de Sara.

Ce n'est pourtant pas un père de substitution qu'elle voit en la personne de Bernardo Benzano, le curé de Notre Dame de la Merci qu'elle trouve si beau, et qui suite à un arrangement conclu dans des conditions sordides avec le chapelier belge, la prend en charge. Sara a alors neuf ans, elle est déjà une habituée de la paroisse où elle apprend l'espagnol et la culture des fleurs... c'est le début d'une longue et trouble relation entre l'enfant placide et réfléchie et cet étrange homme de Dieu qui remplit son office en s'adaptant au contexte social et culturel dans lequel évolue sa communauté. Ses baptêmes de complaisance, ses messes à l'emporte-pièce et ses excès d'alcool sont toutefois tolérés par un archevêque lui aussi atypique, conscient que l'humanisme et la soif de justice de son protégé sont pour Ensenada bien plus précieux que ne le serait l'application d'une morale rigide et puritaine.

Mais la complaisance de son supérieur ne dispense pas Bernardo de la torture que lui fait subir sa conscience suite à certaines de ses entorses à ses vœux, et surtout face au désir grandissant que suscite en lui la transformation physique de Sara.

La passion platonique et tue qu'éprouvent l'un pour l'autre la jeune fille et le curé nourrit le cœur d'un récit par ailleurs très dense, étoffé de multiples personnages -pervers et poètes, escrocs et paumés-, l'auteur brassant, enchevêtrant anecdotes et grande Histoire avec un humour parfois surprenant. On croisera ainsi dans les bouges de la Nueva York, quartier mal famé d'Ensenada où échouent musiciens miséreux et marins en quête de filles, d'alcool et de jeux, Tito ou Eva Perón, avant leur apogée...

Dans une Argentine bouleversée par les luttes sociales et politiques, où sévit la répression, le petit monde d'Ensenada est comme un concentré de ce qui fait vibrer les hommes comme de ce qui les détruit : la folie et le désespoir y côtoient des fulgurances de beauté, le surnaturel y cohabite avec une réalité souvent glauque... 

Et bien que la lecture n'en est pas toujours facile, l'intrigue pouvant parfois sembler chaotique, la poésie qui émane de "La vierge d'Ensenada" procure de nombreux moments de grâce.

>> Deux autres titres pour découvrir Gabriel Bañez : "Les enfants disparaissent" et "Le mal dans la peau".

Commentaires

  1. Il y a parfois un foisonnement déconcertant chez ces Argentins... Je viens de récupérer à la bib' "Entre hommes" de German Maggiori (réservé pour le mois précédent, mais il a mis du temps à m'arriver...) : je crois que c'est un roman assez fort, en tout cas très noir.

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    1. Y aurait-il chez ces auteurs une "marque de fabrique", une tendance au tortueux ? Sans doute doit-on l'un des plus bels et des plus célèbres exemples de complexité romanesque à Cortazar, avec son sinueux "Marelle"...

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    1. Je me dois à mon tour de remercier le représentant de votre maison qui me l'a conseillé il y a bien deux ans et demi maintenant, sur votre stand à l'Escale du livre de Bordeaux.
      Je me suis récemment procuré La faim de Maria Bernabé, histoire de découvrir un autre des auteurs que vous publiez...

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