"Les évaporés" - Thomas B. Reverdy

"Je ne sais pas comment cette histoire se termine. C'est une histoire japonaise".

La rareté des disparitions volontaires les dote d'une dimension à la fois sensationnelle et mystérieuse (à condition évidemment de ne pas être personnellement concerné).

Au Japon, c'est un peu différent...

Un an après la catastrophe de Fukushima, les "Johatsu", autrement dit ces "évaporés", qui au pays du Soleil Levant constituent un véritable phénomène de société, sont de plus en plus en nombreux. La disparition est en effet la seule solution pour les désespérés qui, acculés par les dettes dont ils sont redevables aux yakuzas, veulent sauvegarder leur vie et celle de leur famille. Le déshonneur que fait peser sur ces dernières la fuite de leur proche les retient de faire appel aux autorités.

Ainsi, dans le silence et l'indifférence générale, les Johatsu se volatilisent comme s'ils n'avaient même jamais existé...

Kazehiro, lui, n'est pas endetté, mais il n'en est pas moins en danger : cadre dans une importante société d'investissements, son licenciement a éveillé ses soupçons quant à des opérations financières suspectes grâce auxquelles la mafia japonaise a su tirer profit des conséquences du tsunami. Aussi, comme des dizaines d'autres avant lui, il "s"évapore"... déménageant de nuit, en catimini, il quitte Kyoto pour s'installer à San'ya, quartier pauvre de Tokyo.

Alertée par sa femme, leur fille Yukiko, qui vit depuis une dizaine d'années au Etats-Unis, revient au Japon, accompagnée d'un ex-amant détective privé, poète, et accessoirement double affirmé de Richard Brautigan, dont elle a sollicité l'aide pour retrouver son père.

Le récit alterne entre l'enquête menée par ce singulier détective, à travers l’œil duquel nous découvrons un univers déroutant et riche de contradictions, et l'appropriation par Kazehiro de sa nouvelle existence, au contact des laissés-pour-compte de la société japonaise.

"Les évaporés" est un roman intrigant, d'une part parce que son sujet lui confère une dimension énigmatique, mais aussi parce qu'il entremêle, par l'intermédiaire de ses personnages issus d'horizons très divers, des points de vue éclectiques. Introduire dans son intrigue un quadragénaire américain habituellement sédentaire, une femme japonaise ayant plus ou moins rompu, de manière inconsciente, avec ses racines, et des autochtones ayant navigué dans différentes strates de la société, lui permet de donner une vision multiple du japon d'aujourd'hui, oscillant entre modernité et traditions, dont la catastrophe de 2011 a paupérisé une partie de la population sur le dos de laquelle les malfrats de haut vol s'enrichissent.

On y retrouve aussi une forte consonance poétique, onirique même parfois, portée par la thématique de la disparition, qui ouvre sur un questionnement plus large sur l'identité et le poids des origines sur la construction des individus. Dans quelle mesure le détachement de la culture, de la famille dont on est issu est-il nécessaire à notre épanouissement individuel ?

Toutefois, si j'ai apprécié le ton de l'auteur, qui parvient à mêler humour, tragique et lyrisme avec un certain équilibre, j'avoue avoir eu du mal à m'impliquer dans ce roman, qui manque selon moi d'une certaine intensité. L'alternance entre les différentes parties de l'histoire, qui ne présentent pas toutes selon moi le même intérêt, et cette mélancolie un peu distante dont est empreint son texte, expliquent sans doute cette impression de détachement qui m'a accompagnée tout au long de ma lecture.

>> Les avis -sans bémol- de Sentinelle et Kathel.

>> Un autre titre pour découvrir Thomas B. Reverdy : "Il était une ville".

Commentaires

  1. Merci pour le lien ! Depuis cette lecture, je suis revenue par deux fois vers l'auteur, avec ses romans L'envers du monde et Il était une ville. J'apprécie son écriture et ses thématiques, qui sont l'étiolement, le dépérissement, la disparition, l'exil... Il y a toujours cette espèce de mélancolie à distance, comme tu le précises bien, mais cela ne me dérange pas, tant j'apprécie aussi cette distance feutrée.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai préféré Il était une ville que j'ai trouvé plus homogène, au niveau de l'ambiance comme de l'intrigue. Ici, j'ai parfois eu l'impression que le rythme était cassé par l'alternance des différentes parties, et qu'il manquait un peu de liant à l'ensemble.
      Mais cette histoire d'évaporation m'a tout de même beaucoup intéressée ..

      Supprimer
  2. J'ai beaucoup aimé et relu aussi l'auteur avec Il était une ville, où cette distance marche bien aussi, quoique peut-être un peu moins, dans ma mesure où je connaissais déjà le style de l'auteur... merci pour le lien !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai personnellement préféré Il était une ville, comme je l'écris ci-dessus. C'est un roman qui, malgré son ton un peu distancié, possède une grande force, je trouve, sans doute grâce à cette ambiance si particulière, ténébreuse et presque post apocalyptique.

      Supprimer
  3. j'avais vraiment beaucoup aimé, fond et forme ... Lu il y a trois ans déjà, pas oublié

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne sais ce qu'il m'en restera exactement dans 3 ans... ce dont je suis certaine, c'est que je me souviendrai de ces "johatsu" !

      Supprimer

Enregistrer un commentaire