"Nos années sauvages" - Karen Joy Fowler

"Une histoire souvent répétée est comme une photographie dans un album de famille ; elle finit par remplacer l'événement qu'elle était censée représenter".

On a l'impression que cela commence dans le désordre, que la narratrice a démonté des poupées gigogne et qu'elle les remboîte en dépit du bon sens, que ça saute du coq à l'âne... Elle nous l’annonce d'ailleurs elle-même : elle va commencer par le milieu. Elle revient ainsi sur ses années étudiantes, à partir desquelles elle repart ensuite au début, l'enfance au sein d'une famille a priori ordinaire, sauf que certaines allusions font pressentir un drame à l'origine de l'éclatement de la fratrie : une sœur disparue, un frère avec lequel elle a depuis longtemps perdu le contact...

Au fil d'allers-retours entre ces deux périodes de sa vie, elle dévoile peu à peu les connexions qui les relient, et met en évidence la complexité qui préside à la construction des individus, exprime la prédominance du ressenti sur les faits, dont la relecture, à l'aune de nos émotions, de nos angoisses, finit par acquérir autant d'importance que leur exactitude.

Je ne vous en dirai pas plus quant au synopsis de "Nos années sauvages". L'un des éléments phare de son intrigue, et surtout l'effet de surprise qu'il provoque, va en effet dans le sens du propos de l'auteur : en déstabilisant son lecteur, Karen Joy Fowler le place au cœur de son sujet, lui fait ressentir avec d'autant plus d'acuité la dimension subrepticement douloureuse de son récit.

L'histoire de la famille Cooke -Rosemary, la narratrice, en étant la plus jeune fille-, est celle d'un secret, ou plutôt celle des répercussions de ce secret sur l'existence des enfants de cette famille. L'événement à l'origine de ce secret, vécu sur le moment par Rosemary, qui a alors 5 ans, sans retentissement notable, révèle l'ampleur de sa dimension traumatisante de manière insidieuse, et d'autant plus tragique qu'aucun mot ne le définit, ne l'explique. Accueilli dans le silence, sans explications, son interprétation devient l'objet de fantasmes plus destructeurs que la réalité.

Parvenue à l'âge adulte, Rosemary mesure la solitude intense dans laquelle elle s'est elle-même murée, parce que ce secret a fait d'elle quelqu'un de différent qui, perçu comme tel par les autres, n'est jamais parvenu à assumer sa particularité, qu'elle a alors tenté d'éliminer. Mais elle n'a fait que l'enfouir...

Comment les blessures de l'enfance creusent-elles des vides en nous, qui déterminent les failles, les angoisses, les questionnements qui hanteront notre vie adulte ?
Comment les mécanismes d'auto-protection que nous mettons en place pour dépasser ces blessures, en nous fourvoyant, en nous cachant la tête dans le sable, finissent-ils par risquer de nous détruire, lorsque leur déficience devient évidente ?
Comment la place que l'on occupe dans la fratrie détermine-t-elle les rapports entre les membres de la famille, et comment influe-t-elle sur le caractère de chacun ?
C'est quoi, l'amour ? L'acceptation inconditionnelle de l'autre, avec toutes ses imperfections, ses obsessions, ce qui le sépare de nous, peut-elle être une réalité ? Ou bien les sentiments qu'il nous inspire ne sont-ils jamais que le reflet de l'image qu'il renvoie de nous-mêmes ?

Voici entre autres quelques-unes des interrogations qu'amène la lecture de "Nos années sauvages", roman déroutant, et surtout bien plus profond qu'on pourrait le croire de prime abord.

Insistez, au-delà de son entame un peu abrupte parce qu'a priori décousue... il en vaut la peine !

Une idée piochée chez Sentinelle.

Commentaires

  1. Réponses
    1. Disons que dans son roman, Karen Joy Fowler démontre qu'il peut prendre des formes parfois surprenantes...

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  2. Je suis vraiment contente que tu aies aimé ce roman. C'est toujours un peu délicat de susciter l'envie après un billet, un lecteur n'étant pas un autre. Je ne sais pas si tu as eu la même réaction que moi, mais quand on découvre "la surprise", on se dit par la suite "mais comment je ne l'ai pas vu avant". C'est étonnant à quel point on a du mal à dépasser certains schémas préétablis finalement. Je vais mettre ton billet en lien sur mon blog ;)

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    1. Ma foi, non, je ne me suis pas posée de question sur le fait de n'avoir pas vu arriver cette fameuse "surprise"... sans doute parce que comme tu le dis, on se laisse envahir par des certitudes que l'on a du mal à remettre en question. En tous cas, merci une fois encore pour le conseil !!

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  3. J'aime les romans déroutants... Alors ce titre finira par arriver jusqu'à moi.

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  4. j'avais très envie de le lire, et puis un blog (pourtant réputé) a dévoilé le "twist"...forcément du coup, je ne pense pas que j'aurais le même plaisir de lecture que quelqu'un qui a la surprise...

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    1. Quel dommage ! L'effet de surprise fait partie de la "démonstration", en quelque sorte, puisqu'il illustre la difficulté pour tous, y compris le lecteur, de dépasser ces schémas préétablis qu'évoque Sentinelle...

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