"La Maison des Épreuves" - Jason Hrivnak

"Les dénouements heureux sont laids et dangereux parce qu'ils dépouillent le monde de ses miracles. Tous les enfants le comprennent".

Le narrateur vient d'apprendre le suicide de son amie d'enfance Fiona, qu'il n'avait pas revue depuis leurs onze ans. C'est d'ailleurs dans l'école élémentaire où ils se sont rencontrés qu'elle a mis fin à ses jours. Une amitié fusionnelle liait les deux enfants, attirés l'un vers l'autre par une affinité quasi surnaturelle, une même appétence pour le morbide, une même imagination violente, délirante. Le déménagement de la famille de Fiona les avait séparés. 

Lui est alors devenu un adolescent puis un étudiant de plus en plus misanthrope, obsédé par ses rêves, pendant qu'elle, rebelle, a expérimenté tous les interdits, parcourant le monde en se livrant à maintes transgressions.

Si le père de la jeune fille a pris la peine de le contacter pour lui annoncer cette funeste nouvelle, c'est parce qu'il a trouvé dans une poche de la défunte un texte étrange, intitulé "Projet du terrain d'Essai", co-écrit par les deux enfants. Le fameux Terrain d'Essai était le lieu à la fois cauchemardesque et fabuleux où ils imaginaient envoyer leurs ennemis, pour les soumettre à d'épouvantables expériences...

... Ce qui précède est un préambule à "La Maison des épreuves" -qui ne ressemble sans doute à rien de ce que vous avez déjà lu-, dont il est en même temps une composante essentielle, puisqu'en nous éclairant sur la nature et surtout sur l'objectif de ce texte, il nous empêche de le réduire à un simple exercice de style, et nous convainc de sa dimension poignante. "La Maison des épreuves" est le livre que le narrateur imagine pour Fiona, la concrétisation de leur fantasmagorie enfantine, le texte qui aurait pu, peut-être, la sauver.

Il serait cruel de vous décrire précisément la forme, ou plutôt les formes que prend cette Maison des Épreuves dans laquelle vous entraîne Jason Hrivnak, la façon dont elle vous déroute, vous déstabilise, entrant pour une grande part dans l'empreinte que ce roman laisse en vous.

A la fois jeu de rôle dont vous êtes le héros, questionnaire à choix multiples, pseudo dissertation philosophique, ce curieux ouvrage vous emmène sur les chemins tortueux d'un territoire à la fois fabuleux et malsain, vous place dans des situations inédites, étranges, qui évoquent rêves ou cauchemars, et dont les brefs intitulés se révèlent de véritables poèmes en prose.

La succession des épreuves est déroulée avec une froideur clinique, qui contraste avec leur contenu, et donne en effet l'impression de participer à un jeu, dont l'enjeu dépasse cependant la simple dimension ludique. Car derrière l'apparent détachement avec lequel le narrateur semble avoir composé ce singulier parcours, les questions que posent cette succession d'énigmes sans réponses renvoient à la lancinante détresse des incertitudes existentielles. Comment trouver la force de vivre ? Comment être sûr de faire, pour cela, les bons choix ?

"La Maison des Épreuves" est en réalité un cri d'amour et de désespoir, qui extirpe des angoisses enfantines leur beauté malsaine pour tenter de les exorciser, un guide de navigation entre vie et mort, un mode d'emploi pour supporter la douleur de l'existence.

Accepterez-vous les règles du jeu ?

Commentaires

  1. J'ai failli acheter ce livre, mais j'ai eu peur de la forme, de tomber sur quelque chose d’un peu trop expérimentale… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Tu aurais dû te lancer, il est très facile à lire... si la forme est originale, le style est très accessible, et le format (de très courts paragraphes) rend la lecture très fluide.

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  2. Ta chronique intrigue. Ce roman n'est pas forcément ma tasse de thé mais j'ai quand même bien envie de tenter le truc

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    1. Lance-toi, c'est l'occasion de découvrir quelque chose de nouveau (et c'est un roman très court !). Et puis, il est très bien écrit, ce qui permet a minima de passer un bon moment..

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  3. Les premières lignes ont failli me laisser penser que ce livre était très loin des histoires susceptibles de me parler (suicide d'une amie d'enfance, etc - bonjour glauque, haha), et puis au fur et à mesure que je te lisais, il devenait évident que ce livre avait tout pour me plaire ! J'adore tout ce qui est curieux ou original, que ce soit sur le fond ou la forme, et puis cette histoire de lecteur qui est également héros d'un jeu de rôle, c'est franchement intrigant ! Bon, je m'en vais chercher ça !

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    1. Je pense qu'il te plaira, car c'est à la fois une expérience déroutante et un texte très bien écrit. A découvrir, ne serait-ce que par curiosité !

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  4. Bon, voilà, ce livre est officiellement dans ma PAL ! J'ai craqué aujourd'hui. Prochaine étape, la lecture, mais ça peut ne pas être aussi rapide que l'acquisition.:-)

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    1. Mais il se lit très vite !! De mon côté, j'ai voulu acheter La main de Joseph Castorp, mais il n'est pas disponible dans la librairie où je me sers habituellement (j'ai d'ailleurs été étonnée par la pauvreté de leur rayon "littérature portugaise"...)

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  5. Ah ouioui j'ai bien l'impression que ça se lit vite, une centaine de pages, mais je voulais dire, maintenant que l'étape PAL est franchie, j'espère que je ne l'y laisserai pas trop longtemps, au milieu des autres acquisitions de plus ou moins longue date.:-)
    Pour la littérature portugaise, j'ai eu les mêmes réflexions que toi. Le rayon est très pauvre dans ma librairie aussi, et même dans les Fnac ou Gibert. Il n'y a quasiment que les habituels Saramago, Pessoa, Lobo Antunes, Lidia Jorge, peut-être 1 ou 2 autres, et puis c'est tout. C'est très très étonnant. En plus, c'est mélangé avec la littérature brésilienne qui est représentée en force, donc des fois on croit tenir un auteur portugais et en fait non, il est brésilien... Le Joseph Castorp, je l'ai trouvé dans ma bibliothèque, et c'était sur recommandation d'une internaute, sinon je n'en avais pas entendu parler et je ne l'avais pas vu en librairie non plus. Et pourtant quand on cherche sur le net, l'auteur est plutôt reconnu comme une des nouvelles voix montantes de la littérature portugaise. Quel mystère tout cela ! :-)
    Par contre, ta Maison des épreuves est pour l'instant bien en vue en librairie.:-)

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    1. J'ai fini par commander le Castorp (il faut croire que tu m'as vraiment fait envie !!)..

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  6. Je copie souvent mes lectures sur celles d'A girl, alors là je tenterais bien (les trucs déstabilisants, ça me va -à petite dose)

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    1. C'est une petite dose (un peu plus d'une centaine de pages) et puis malgré le fond sous-jacent, qui est plutôt tragique, la lecture garde un aspect ludique... et c'est très joliment écrit (et traduit, grâce à Claro).

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