"L'été des charognes" - Simon Johannin

La nausée...

"L'été des charognes" m'a fait successivement passer par une palette d'émotions plutôt intenses, signe, me direz-vous, qu'il s'agit sans doute là d'un bon roman...
Tout dépend, vous rétorquerai-je, de la nature des dites émotions...

La première impression a été un mélange de dégoût et de saturation. Simon Johannin nous emmène à "La fourrière" -ça promet !-, un coin reculé de la campagne française, mais l'on comprend d'emblée que le bucolisme ne sera pas au rendez-vous.

Le roman s'ouvre sur une scène de lapidation, pratiquée par deux enfants sur un chien. S'enchaînent ensuite divers épisodes relatés par un jeune narrateur à la langue âpre et familière, épisodes dont l'étouffante succession et le caractère répugnant semblent vouloir démontrer à quel point ces bouseux de la cambrousse sont des sauvages décérébrés dépourvus de toute notion d'hygiène, des quasi monstres mal dégrossis, exprimant une bestialité d'un autre temps...

Les enfants évoluent dans cet enfer rural en se vautrant dans une immonde saleté composée d'excréments divers et d'entassements de cadavres en putréfaction, élevés -ou pas- à coups de gueulantes et de torgnoles par des parents taiseux et souvent brutaux. C'est un monde de survie quasi instinctive, soumis aux aléas des saisons et au mépris du reste de la société, dont les rivières et l'air, pollués par les usines d'engrais aux relents délétères, n'ont même plus le charme d'une nature préservée à offrir.

Immergé avec violence dans ce quotidien rude et glauque, le lecteur, pris à la gorge, est assailli d'odeurs repoussantes et de sensations visqueuses...

L'auteur m'a donné le sentiment de faire dans la surenchère aux dépens de la crédibilité du récit. Et malgré un ton très réussi, qui parvient très habilement à mêler ingénuité et abjection, tout en laissant percer les bribes d'une sensibilité opportunément humaine, j'ai vraiment eu du mal à adhérer à la première partie du roman.

Puis, au moment où je m'étais résignée à continuer ma lecture en diagonale pour la conclure au plus vite, j'ai eu l'impression d'entamer un autre livre... Le narrateur a grandi. Devenu jeune adulte, toxicomane, il erre en ville, exprimant un délire halluciné et désespéré, nourri d'obsessions et de cauchemars éveillés. Il le fait dans une langue riche de métaphores, où le sordide s'allie à la poésie.

Je ressors donc de cette lecture avec des sentiments contradictoires, suscités par le décalage entre le manque de subtilité avec lequel Simon Johannin traite son sujet et sa parfaite maîtrise d'un style original et très marquant.

A suivre tout de même, donc...

>> Les avis bien plus enthousiastes de Sandrine et de Jérôme.

Commentaires

  1. Moi je dis que si le texte t'a prise à la gorge et assaillie d'odeurs désagréables...etc c'est que l'auteur est vraiment fort. S'il t'a dégoûtée, c'est gagné. Je n'ai jamais réussi à lire les terribles scènes de "American Psycho". C'est pourquoi je tiens ce roman quasi pour un chef d'oeuvre car parmi les centaines et centaines de livres que j'ai lus, c'est le seul dont j'ai dû sauter des scènes parce que je savais que c'était trop pour moi. Si un livre est capable d'émouvoir à ce point (déclencher des émotions), c'est qu'il est réussi à mes yeux.
    (Sinon, ça a changé ici, c'est très bien, clair et aéré).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'aurais tendance à me faire la même réflexion que toi, mais il y a quelque chose qui m'a gênée... du coup, je me suis posé la question de savoir quoi, dans la mesure où je suis plutôt adepte, habituellement, des ambiances trash (j'ai adoré American psycho, par exemple). J'ai essayé de faire un parallèle avec Peace, auteur dont la lecture suscite aussi chez moi ce sentiment quasi nauséeux, sans pour autant que l'idée me vienne de critiquer son oeuvre, que j'apprécie sans doute justement parce qu'elle est a une résonance très forte. Et je crois que ce qui m'a dérangée, ici, c'est que l'effet de saturation est créé par l'accumulation de faits, qui finissent par rendre le récit peu crédible, alors qu'il m'a semblé que l'auteur avait par ailleurs une approche "naturaliste", c'est-à-dire une volonté de coller au réel. J'ai trouvé qu'il ne parvenait pas à maintenir ce difficile équilibre entre sordide et réalisme. Chez Peace, bien que le contexte soit lui-même en général très glauque, c'est finalement surtout la forme (l'écriture lancinante, martelante) qui génère le sentiment de malaise.
      Mais comme je l'écris à la fin de mon billet, je retiens quand même le nom de cet auteur, car je lui ai trouvé de grandes qualités stylistiques.

      Supprimer
  2. J'ai eu ce livre entre les mains et j'ai prévu de le lire... Je ne lis pas ton billet pour être bien certaine de ne rien savoir avant de commencer mais j'y reviendrai plus tard ;)
    Dommage que tu sois mitigée tout de même (j'ai un peu lu la fin ;) )

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je lirai ton avis avec intérêt. Je crois en tous cas que c'est un roman qui ne peut pas laisser indifférent...

      Supprimer
  3. Et bien, en tout cas, on peut dire que ce livre marque son lecteur. C'est déjà un bon point, c'est révélateur d'une certaine maitrise de la langue, non ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, d'un point de vue stylistique, je n'ai rien à lui reprocher (bien au contraire). J'attendais plus de subtilité sur le fond...

      Supprimer
  4. Tu as réussi à me convaincre de ne pas le lire... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je crois malgré tout que je lirai son prochain titre, si prochain titre il y a, car comme je l'écris ci-dessus, il y a dans son style quelque chose de fort...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire