"La faille" - Isabelle Sorente

"Il y a comme une clairière où même les personnages éternels qui nous possèdent n'entrent pas, malgré leur éternité, malgré leur supériorité aérienne sur nos nerfs, malgré leur prise directe sur nos obsessions".

Un homme a été battu à mort lors d'une manifestation pour la famille. La jeune femme qui l'accompagnait, agressée elle aussi, a survécu à ses blessures. En nous livrant d'emblée cette elliptique information, Mina Liéger, narratrice et écrivain, nous intrigue...

Il faudra ensuite faire preuve de patience avant de comprendre les circonstances de ce drame. Pour cela, Mina nous ramène vingt ans en arrière, à l'époque où, lycéenne surdouée, elle vivait avec sa mère dans un cossu appartement du seizième arrondissement de Paris, suite au divorce de ses parents. Fonctionnaire, femme isolée, sa mère détonnait quelque peu au sein de ce milieu bourgeois auquel elle aurait tant voulu s'intégrer, et qui lui opposait un vague mépris, à l'image de Mme Scalbert, l'une de leurs voisines. Cette dernière sollicita Mina pour qu'elle donne des cours de soutien à sa fille Lucie, alors âgée de douze ans. Une puissante amitié lia presque immédiatement les deux écolières, teintée pour Mina de la fascination que la beauté et la personnalité atypique de Lucie provoquaient chez tous ceux qui l'approchaient. Le déménagement des Scalbert à Tours, en fin d'année scolaire, fut la première d'une série de séparations qui rythma les relations entre les deux amies, Lucie réapparaissant dans la vie de Mina à intervalles espacés mais réguliers.

Entre-temps, Mina nous aura familiarisé avec un autre des personnages centraux de son récit... Vincent-Dominique Arnaud, surnommé VDA, est un homme imbu de son assurance, voire de sa supériorité. Son intelligence et sa capacité à détecter les points faibles des autres, associées à une parfaite maîtrise de ses propres émotions, lui permettent d'exercer avec succès son métier de coach spécialisé dans la gestion des situations douloureuses en entreprises. Son mépris quasi épidermique pour la vulnérabilité, l'impuissance, sa hantise de l'abandon, laissent pourtant suggérer qu'il abrite d'insondables gouffres de détresse, qu'il dissimule dans les tréfonds de son inconscient. Aux yeux des autres, VDA est un homme avec un fort ascendant, un séducteur au caractère inébranlable...

Lorsqu'il rencontre Lucie, femme-enfant au charme solaire fragilisée par l'humiliant mépris d'une mère psycho-rigide, à la fois têtue et écorchée vive, dont l'hypersensibilité affleure sous son élégance bourgeoise, c'est le coup de foudre... mais très vite, à l'amour se substitue une emprise délétère, le bel homme attentionné se métamorphosant en un dangereux manipulateur. L'elfe Lucie se renie, devient méduse, sombre dans l'apathie et un sentiment permanent de culpabilité, terrorisée par celui dont elle ne sait jamais ce qu'il ressent vraiment.

Ça, c'est la version de Mina -et c'est la seule que nous connaîtrons-, principalement nourrie des confidences de Lucie, dont la transcription compose le roman d'Isabelle Sorente. L'écrivain ne rencontrera VDA qu'à une unique et brève occasion, et ne le connaîtra que par les témoignages de tiers, qu'elle recoupe avec celui de son amie. Elle est à la fois rapporteuse et figurante d'un drame dont elle n'a personnellement perçu que des fragments, à l'occasion des apparitions sporadiques de Lucie et de certains de ses proches dans son existence, avec toute la subjectivité que cela implique. Elle s'applique néanmoins à analyser avec précision les motivations des individus qu'elle met en scène, décortique leurs obsessions, leurs errements, traque leurs démons, pour nous immiscer peu à peu dans la faille, ou plutôt les failles -car elles sont multiples-, qui finissent parfois par les engloutir.

"La faille" est un récit dense, constitué d'un seul bloc dans lequel se mêlent relation d'événements, dialogues et analyses, les liens entre ses différentes parties se révélant progressivement. J'ai aimé, justement, la façon dont l'intrigue se met doucement en place, ce qui nous permet de faire intimement connaissance avec les héros, même si cette intimité est en réalité un leurre, puisqu'elle est instaurée de manière indirecte, à travers la vision qu'a Mina des personnages. Procédé qui rend finalement le roman d'autant plus intéressant et plus riche, car en racontant les autres, Mina se dévoile aussi elle-même. 

A lire, donc...

Commentaires

  1. ça a l'air bien tordu ... les elfes, les méduses ... un coach ... Pour moi, tu crois ?

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    1. J'avoue avoir paraphrasé l'auteur, qui utilise ces images d'elfe et de méduse pour évoqué le changement que l'emprise de son époux a fait subir à son héroïne, et que ces images m'ont plu. Ce qui est tordu, finalement, c'est la relation entre ces deux personnages, et le fait qu'on ne reste qu'avec une unique version, qui est celle de la victime... mais sinon, tout y est bien terre à terre... je pense que cela pourrait te plaire, on se prend vraiment au fil de l'intrigue, à la façon dont la narratrice décortique les rapports entre les individus qu'elle met en scène, en se mettant finalement en retrait. On déteste ce salaud de VDA, on plaint de tout notre coeur la fragile Lucie (et je ne dis rien dans mon billet des personnages secondaires, assez peu nombreux, mais fort intéressants), et puis ...

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  2. Ca peut être intéressant !!!

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    1. Oui, très... L'écriture d'Isabelle Sorente est à la fois limpide et intelligente. Et on est porté par la voix de Mina, parce qu'on sent en permanence un vague mystère qui ne se dévoile pas, des zones d'ombre qui planent...

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