"Moi contre les Etats-Unis d'Amérique" - Paul Beatty

"Je doute fort que quelque ancêtre fraîchement débarqué du bateau négrier se soit dit à ses moments perdus, entre deux viols et une volée de coups, enfoncé jusqu'aux genoux dans ses propres excréments, que les meurtres, les insoutenables souffrances morales et physiques, les maladies et les tourments, ne seraient pas vains parce qu'un jour lointain, son arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils jouirait d'un accès au wi-fi, aussi lent et interminable soit-il".

Voir un noir, en ce début de XXIe siècle, jugé par la Cour Suprême pour avoir rétabli la ségrégation raciale et pratiqué l'esclavage, peut paraître pour le moins surprenant... Mais il faudra vous y faire, car le roman de Paul Beatty est un florilège de surprises à l'avenant, un violent coup de pied lancé dans la fourmilière des idées reçues !

Et ne vous laissez surtout pas décourager par l'obscure logorrhée du narrateur qui constitue le prologue à ce récit. Elle vous semblera sans doute souvent indéchiffrable, mais sachez que la suite, bien qu'empreinte de ce ton irrévérencieux et cinglant qu'on y décèle déjà, s'avère bien plus limpide.
"C'est sans doute difficile à croire venant d'un noir, mais je n'ai jamais rien volé".
Si Bonbon Moi -car tel est son nom, le "x" du Moix de ses ancêtres ayant été supprimé à l'initiative d'un de ses aïeux-, a en effet rétabli la ségrégation à Dickens, c'est dans l'espoir de ressusciter cette petite ville où il a passé toute sa vie, et dont le territoire a progressivement été grignoté par la banlieue de Los Angeles, pour finir par être littéralement rayé de la carte. Plus qu'une ville, Dickens était une communauté. Enclave agricole majoritairement peuplée d'afro-américains, sa réputation de zone dangereuse, gangrenée par la délinquance, a vite fait oublier son originelle dimension bucolique... Moi est d'ailleurs dorénavant le seul de ses habitants à pratiquer l'agriculture et l'élevage, ce cow-boy des temps modernes ne circulant par ailleurs qu'à cheval...

C'est Hominy, célébrité du quartier pour avoir fait partie du casting des Petites Canailles, dans le rôle du noir de service subissant avanies et humiliations cuisantes, qui est au départ à l'initiative du fou projet de Moi. Le nonagénaire, nostalgique d'un monde où chacun savait où était sa place, a par ailleurs quasiment supplié ce dernier de le prendre à son service comme esclave, exigeant d'être fouetté quotidiennement. Le constat que le rétablissement de la ségrégation ravivait le sentiment d'appartenance communautaire des habitants de feue Dickens, a conforté Moi dans sa démarche.

Quel paradoxe pour notre héros, qui a été élevé dans le culte de la culture afro-américaine, abreuvé de leçons de fierté raciale... Fils d'un chercheur en psychologie à qui il a servi de cobaye, il a ainsi subi toute une batterie d'expériences parfois complètement déjantées voire proches de la torture, destinées à l'imprégner d'une conscience aiguë de sa race, et de l'héritage laissé par des siècles de servitude puis de ségrégation. 
"Il m'arrive de regretter que Dark Vador n'ait pas été mon père. J'aurais été mieux loti".
Par ailleurs fondateur des "Dums Dums Donuts Intellectual", sorte de club dédié à la réflexion sur la condition noire, son père était une icone de Dickens, ses capacités d'écoute et de persuasion lui ayant valu le surnom de "l'homme qui murmurait à l'oreille des négros". Abattu par la police, il a laissé à Moi un bien lourd héritage, en la difficulté à assumer une identité singulière.
Bafouer les droits des noirs, en revenant sur les acquis obtenus notamment grâce aux mouvements civiques, et démontrer que ces derniers peuvent de surcroît y trouver des avantages, est donc aussi pour Bonbon une façon de prendre le contre-pied des opinions paternelles pour s'affirmer en tant qu'individu à part entière.

Mais n'est-ce pas aussi un moyen de rendre évidente des inégalités et une discrimination qui perdurent, sous des formes plus insidieuses ?

En se faisant l'avocat du diable, Paul Beatty secoue les consciences, et interroge sur la notion d'identité, d'appartenance. Entre le choix d'Hominy, qui consiste à préférer la ségrégation à l'invisibilité (mieux vaut être vu comme un noir inférieur que de n'être pas vu du tout), et celui du père de Moi, d'affirmer sa fierté d'être noir -quitte à tomber dans une forme de manichéisme-, émerge la question suivante : le fait de se revendiquer en tant que noir, quel que soit le sens que l'on donne à cette revendication, ne revient-il pas à inciter l'autre à ne considérer que nos différences ? Comment concilier l'identité de l'individu, le respect de tout ce qui fait sa particularité, et l'évidence morale de l'égalité entre tous les hommes ?

"Moi contre les Etats-Unis d'Amérique" semble avoir été écrit sous l'emprise d'une folie complètement maîtrisée, l'auteur développant un sens de l'analyse  à la fois débridé et pertinent. Rien n'échappe au regard et à la plume acérée de Paul Beatty dans cette farce burlesque et éreintante, où il abuse du second degré de manière réjouissante : les mécanismes du racisme, l'inconscient sentiment de culpabilité et le complexe d'infériorité que des siècles d'asservissement et de discrimination ont laissé en héritage aux afro-américains... et j'en passe, car vous l'aurez compris, "Moi contre les Etats-unis d'Amérique" est un texte qui aborde, avec un humour à la fois cinglant et cocasse, des thématiques multiples et complexes...

A lire, bien sûr !


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec A girl from Earth et Jackie Brown : leurs avis ICI et LA.

Commentaires

  1. Voilà une belle LC Je l'avais déjà lu, et en vO, et avec immense plaisir! C'est bien sûr à lire.

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    1. Oh oui, je n'aime pas le terme "jubilatoire", que je trouve un peu galvaudé, mais là, je l'utiliserais presque !!

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  2. Et quelle ironie de situer ce roman en Californie, l'État libéral (au sens américain) par excellence. Ton antépénultième paragraphe me fait penser à ce commentaire que je viens de lire sur goodreads. Une lectrice blanche reproche à ce livre qu'il ne fait rien pour améliorer les relations entre les races.

    Sinon, je suis (beaucoup) moins enthousiaste que toi. Ça part un peu trop dans tous les sens pour moi.

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    1. A vrai dire, je n'ai pas été gênée par cet "éclatement", en effet, de l'intrigue. A part le début, certes laborieux, je crois que j'ai été complètement emportée par le ton de l'auteur.

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  3. Merci d'avoir résumé les grandes lignes de cette intrigue on ne peut plus foisonnante ! Du coup, ça m'a remis en mémoire des épisodes et des passages que j'ai résumés en "contexte délirant et surréaliste".^^ J'aime beaucoup aussi tes extraits qui me rappellent pourquoi j'avais trouvé l'écriture de Paul Beatty percutante à travers son humour très particulier mais que je trouve irrésistible. En te lisant, et en particulier les questions que tu soulèves, je me dis que l'un des grands intérêts de ce livre, c'est justement de susciter des réflexions (très différentes certainement d'un lecteur à l'autre) qu'on pourrait prendre plaisir à débattre si on avait plus de temps.;-)

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    1. Tu as raison, c'est une lecture qui nous fait rire et qui en même temps, nous pousse à nous questionner en permanence, sur notre propre rapport à la différence, sur ce qu'est la différence, et ... j'arrête, ce serait presque sans fin !

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  4. Ce livre était dans ma liste de livres à lire et je ne sais pas pourquoi je l'ai retiré et donc je vais le remettre… (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui, il faut l'y remettre de toute urgence !!

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