"Le dernier baiser" - James Crumley

Drôle de tristesse...

Dès les premières pages, vous y êtes... ambiance hard-boiled, sur les traces d'un détective privé amateur de bière et de whisky... bars sombres et quidams à la mine patibulaire... dialogues acérés, humour vache et bonne dose d'auto dérision... impression d'entendre la voix du narrateur -le détective- en off d'un film noir des années 70...

La dernière cliente en date de C. W. Sughrue est Catherine Trahearne, ex épouse d'Abraham Trahearne, écrivain et poète de renom. Il est chargé de retrouver ce dernier, embarqué dans une de ces longues tournées éthyliques et solitaires dont il a l'habitude, avant que l'ingestion abusive d'alcool ne lui soit fatale. Il finit par rattraper sa proie dans un bar de la banlieue de San Francisco, occupée à chuchoter des poèmes à l'oreille d'un bulldog alcoolique.

Mais sitôt sa quête achevée, il en entame une nouvelle, qui s’avérera bien plus mouvementée et périlleuse : Rosy, la patronne du bar au comptoir duquel il a retrouvé Trahearne, lui demande de retrouver sa fille Betty Sue Flower, disparue dix ans auparavant. Persuadé de l'inutilité de ses démarches, Sughrue, touché par la détresse de Rosy, se lance néanmoins à la recherche de la jeune fugueuse, accompagné d'un Abraham excité par la dimension aventureuse et chevaleresque de la mission.

Et voilà donc nos deux compères engagés dans un road-movie à la fois très drôle et très éprouvant. Respectivement alourdis de fêlures qui les hantent depuis longtemps, et avec lesquelles ils n'ont jamais vraiment appris à composer, ils forment un duo insolite. L'écrivain au physique de colosse, sous l'emprise quasi permanente d'alcool, accumule des bourdes que tente de rattraper l'âpre et taciturne détective... Les situations cocasses, la manière volontairement caricaturale de mettre en scène les personnages, cohabitent -de manière tout à fait équilibrée- avec la détresse sous-jacente mais permanente qui émane du récit. La violence, l'injustice auxquelles sont confrontés nos deux héros confortent le désenchantement que l'état du monde et la barbarie des hommes ont imprimé en eux. 

Sughrue, sous ses airs de dur impénétrable à qui "on ne la fait pas", dissimule une sensibilité et une capacité à l'empathie qui le rapprochent instinctivement des paumés et des laissés-pour-compte. Et malgré l'agacement que suscitent en lui la maladresse et les fanfaronnades de Trahearne, il se noue peu à peu entre les deux hommes une amitié à la fois rude et touchante.

C'est ainsi avec beaucoup de talent et de justesse que James Crumley associe légèreté et profondeur, faisant affleurer sous la truculence et l'ironie la lancinance d'un certain mal de vivre...

Commentaires

  1. j'en ai lu, avec un privé très special!

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    1. C'était peut-être le même, je crois que l'on retrouve Sughrue dans plusieurs titres de l'auteur..

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  2. pas trop à l'aise avec les polars mais je ne demande qu'à être convaincue. Là je ne le suis pas.

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    1. Ah, c'est vrai que le ton est assez particulier, mais il rend la lecture très ludique. Tout dépend du genre de polar que tu aimes...

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