"La folle du logis" - Rosa Montero

"Voilà ce qu'est l'écriture : un effort pour transcender l'individualité et la misère humaine, un désir de s'unir aux autres pour former un tout, une volonté de conjurer l'obscurité, la douleur, le chaos et la mort".

Après la lecture de "Glose", que j'ai pourtant beaucoup apprécié, j'avais des envies de romanesque, de fluidité. Aussi, lorsque j'ai entamé la lecture de "La folle du logis", et découvert qu'il s'agit d'un essai, me suis-je dit "mauvaise pioche"... Une déception bien vite évaporée, car on comprend rapidement que nous sommes loin, ici, de tout académisme. Rosa Montero nous livre, plus qu'une analyse, le ressenti né de ses expériences, réelles ou inventées, les enrichissant de la parole d'autres écrivains ainsi que de diverses anecdotes qui s'intègrent naturellement à son récit et le pimentent.

Sa réflexion a d'ailleurs, ainsi qu'elle l'admet elle-même, emprunté des chemins de traverse avant que ne soit vraiment défini le sujet de son texte. Partie pour écrire sur la littérature, elle s'est rapidement retrouvée à disserter sur l'imagination, cette forme de folie indissociable de la créativité. Une folie dont nous serions tous dotés dès l'enfance, territoire de l'imagination indomptée, mais que nous aurions pour la plupart ravalée au profit de la maturité, du pragmatisme de l'âge adulte.

L'écrivain est celui qui, ayant gardé une part de son âme d'enfant, accepte de converser avec "La folle du logis" -c'est ainsi que Thérèse d'Avila définissait l'imagination-, de la laisser s'exprimer tout en la maîtrisant. Il s'agit de l'approcher sans s'y brûler, de la suivre sans la laisser vous engloutir.

Pour Rosa Montero, l'écriture est ainsi un processus intime et personnel, nécessaire à la structure même de sa personnalité. L'écrivain, en dilatant, en exploitant les possibles que lui inspire son imagination, se soumet à ce paradoxe : plus il s'éloigne de la réalité des faits, plus il approche de ce qui est enfoui en lui, ses craintes, ses obsessions, ses faiblesses... Sa créativité se substitue à sa mémoire, recréant les moments vécus. Ses oeuvres révèlent les rêves et les fantasmes de l'écrivain, les silences parfois anciens sur lesquels il a besoin de mettre des mots. Contredisant, sur ce point, Proust, Rosa Montero nie ainsi l'intangibilité du passé.
"La réalité est toujours ainsi : paradoxale, incomplète, débraillée. C'est pourquoi le roman est le genre littéraire que je préfère, celui qui se prête le mieux au caractère décousu de la vie".
Aux côtés de l'auteur de "La recherche", de nombreux hommes et femmes de lettres (un paragraphe sur la littérature dite "féminine" nous apprendra tout le mal que pense l'auteure espagnole de cette appellation) sont convoqués par l'auteure. Des citations de Kafka, Vizinczey, Calvino, et beaucoup d'autres étayent ses considérations sur la dimension à la fois salvatrice et douloureuse de l'écriture, confortent son mépris pour les critiques, corroborent les difficultés à composer avec cette capricieuse folle du logis...

Car si l'écrivain connaît des états de grâce, au cours desquels l'inspiration jaillit avec une liberté et une prodigalité presque transcendantes, il est aussi susceptible, notamment s'il refuse de laisser s'exprimer son "daimon" (autre terme par lequel Rosa Montero désigne la folle du logis), de succomber à la folie, ou de s'engluer dans l'échec. Un risque fréquent puisque, comme nous l'apprend l'auteure, l'écrivain est un animal vaniteux et avide de reconnaissance. Il est ainsi constamment tenté de suivre les sirènes de la gloire, adaptant sa créativité aux attentes du public ou des critiques, se trahissant lui-même.

L'exemple de Truman Capote, qui "vendit son âme" en sacrifiant son "daimon" à sa soif de célébrité, ou celui de Robert Walser, incapable de concilier son art et la reconnaissance d'un milieu culturel qu'il méprisait, et qui fût interné durant presque la moitié de sa vie, viennent illustrer son raisonnement.
"La solitude est l'essence de la folie (...). J'ai longtemps cru qu'écrire pouvait nous sauver de la désintégration et de l'obscurité car cela suppose une solide passerelle de communication avec les autres et, par conséquent, abolit la solitude mortifère".
Bien d'autres thèmes sont abordés par Rosa Montero au fil de ce texte à la fois ludique et passionnant -les passages sur la lecture, notamment, en combleront les adeptes-, qui mêle habilement essai et fiction. Je ne vous en dresserai pas une liste exhaustive, j'en serais d'ailleurs bien incapable, et c'est tant mieux, puisque la découverte, voire parfois la surprise, sont indissociables du plaisir que vous prendrez à cette lecture que, vous l'aurez compris, je vous recommande vivement !

Commentaires

  1. Aaah j'ai eu peur au début de ton billet.:-) Ce livre de Montero est un des mes gros incontournables ! Tu me donnes presque envie de le relire.

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    1. Moi aussi j'ai eu peur au début, je n'avais pas compris qu'il s'agissait d'un essai, mais j'ai finalement pris autant de plaisir qu'à la lecture d'un roman.

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  2. Lu, adoré, relu, re adoré! On ne rigole pas, là!!!

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    1. Peut-être le relirais-je aussi un jour...

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  3. Merci pour le lien et je suis si contente que ce livre soit lu . J'ai adoré cette lecture. J'ai rarement lu un texte qui me fasse comprendre aussi bien la création littéraire.

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    1. Merci à toi pour cet excellent conseil, j'ai passé un excellent moment, à la fois ludique et enrichissant !

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  4. un livre que j'ai commencé et que j'ai abandonné (c'est rare!) car je n'accrochais pas du tout! je ferais peut-être bien de le reprendre, car je lis de très nombreux avis positifs à son sujet!

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    1. Oui, c'est étonnant, parce qu'il est fluide, et court. Peut-être ne l'as-tu pas lu au bon moment ?

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  5. Je n'ai pas celui-là dans ma PAL mais j'avais lu des larmes sous la pluie de cet auteur et j'en ai trois autres dans ma PAL. C'est un auteur que j'apprécie et je compte tout lire!

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    1. Je n'ai lu d'elle que Le territoire des barbares, et il y a si longtemps que je n'en ai aucun souvenir (sauf que j'avais aimé...). Mais la lecture de cet essai m'a donné envie de découvrir son oeuvre.

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