"Soumission" - Michel Houellebecq

Beaucoup de bruit pour rien ?

Au vu des réactions suscitées par le dernier roman en date de Michel Houellebecq, je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre... roman subversif ou visionnaire ? Ouvrage de science-fiction ou brûlot anti-musulman ? Et je dois bien avouer qu'après avoir refermé "Soumission", je reste perplexe quant au sens à donner à cet ouvrage...

Plantée dans un futur proche, à l'horizon des élections présidentielles de 2022, l'intrigue part d'un postulat auquel j'ai eu un peu de mal à adhérer, à savoir que l'électorat français se retrouverait partagé entre une moitié votant Front national, l'autre moitié choisissant de porter au pouvoir un parti religieux. Une situation engendrée par une fissure du système politique traditionnel menant à la fin de la suprématie "centre droite-centre gauche", par une lassitude du peuple face à des partis à bout de souffle, en manque de projet, séparés des citoyens et de leurs préoccupations par un gouffre devenu abyssal.

L'échec des idéologies portées par le XXème siècle a par ailleurs ravivé la quête de valeurs séculaires, pérennes, s'appuyant sur la cellule familiale. La religion apparaît alors comme l'une des solutions permettant de réinstaurer ces valeurs. Le choix de l'islam est naturellement rendu évident par la régression d'un christianisme devenu trop tiède, trop progressiste (pour preuves la légalisation de l'avortement ou du mariage homosexuel...) et l'afflux croissant de populations immigrées d'origine essentiellement musulmane.

Aussi, au deuxième tour de l'élection présidentielle, Marine Le Pen est opposée au dirigeant de la Fraternité Musulmane, Mohammed Ben Abbes. Ce dernier a réussi à s'imposer avec intelligence et habileté, faisant preuve de modération en se détachant de l'antisémitisme et du soutien trop appuyé à la Palestine que l'on reprochait aux anciens partis musulmans. Ayant admis le caractère indépassable de l'économie de marché, rassurant envers les catholiques avec lesquels il partage de nombreuses valeurs, il est, surtout, porteur d'une vision historique. Grand admirateur de l'empire romain, son projet dépasse les frontières et les individus pour se focaliser sur la propagation de sa doctrine à travers une Europe élargie, dont le centre de gravité se déporterait vers le Sud et le bassin méditerranéen. Sa méthode consiste à convaincre, plutôt que vaincre, en "islamisant" peu à peu l'armée et l'éducation.

Entre les deux tours de l'élection, les partis "traditionnels" se rallient à Mohammed Ben Abbes pour contrer le Front National, et s'assurer une place au sein du futur gouvernement. Les médias, pour ne pas donner du grain à moudre à Marine Le Pen, passent sous silence les manifestations de violence dans les banlieues et les affrontements inter-ethniques que favorise l'atmosphère électrique qui enveloppe, entre autres, la capitale française.

C'est dans ce contexte qu'évolue le héros de "Soumission". Ce professeur d'université, apolitique, ne se sent guère concerné par les événements. Quadragénaire dont la vie sociale et l’existence intellectuelle sont devenues désespérément vides, il n'attend rien de l'avenir qu'il envisage nimbé d'une déprimante médiocrité, et ses actes sont davantage inspirés par son pragmatisme que par ses convictions, qui sont au mieux vaguement réactionnaires, au pire carrément machistes. Ses années étudiantes, marquées par l'élaboration de sa thèse sur Huysmans, plus de vingt auparavant, représentent à ses yeux l'apogée de son épanouissement. Seul le sexe -qu'il pratique généralement avec des jeunes filles atteignant à peine la moitié de son âge-, lui apporte encore quelque satisfaction.
Craignant que la situation, à Paris, ne dégénère, il passe la période électorale à la campagne. A son retour, il subit l'une des conséquences de la victoire, attendue, de la Fraternité Musulmane : l'université le congédie, à moins qu'il ne se convertisse à l'islam.

D'autres effets de la politique du nouveau gouvernement ne se font pas attendre longtemps. Le chômage régresse grâce au renvoi des femmes au foyer -la soumission du titre est, en grand partie, la leur-. La limite de la scolarité obligatoire est abaissée à douze ans, l'enseignement secondaire et supérieur devient entièrement privé. Les problèmes d'insécurité dans les banlieues disparaissent...

Comme je l'évoque en préambule à ce billet, je ne suis pas parvenue à déterminer quel était le but de Michel Houellebecq en écrivant ce roman. Il y esquisse des pistes de réflexion intéressantes, notamment sur la responsabilité des représentants politiques et des médias dans le développement et l'entretien des dissensions opposant les citoyens, sur les dangers du décalage croissant entre les aspirations du peuple et ceux qui parlent en son nom, mais elles restent insuffisamment exploitées à mon sens.

Quant au tableau qu'il livre de cette future France islamique, je n'ai cessé de me demander s'il s'agissait d'un sérieux cri d'alarme ou d'une extrapolation visant à prévenir des dangers d'un fanatisme insidieux, qui s'installerait doucement, avec la bénédiction d'une intelligentsia essentiellement masculine, bien trop heureuse de profiter des prérogatives offertes par un régime leur asservissant les femmes. 
Évoque-t-il, d'une manière plus générale, les risques de la réintroduction de la religion dans la sphère étatique ? A moins que "Soumission" ne soit un roman visionnaire, qui, se plaçant à l'échelle des civilisations, prophétise la possible évolution de notre monde ? Mais dans ce cas, il aurait fallu qu'il éloigne temporellement son intrigue, pour rendre son propos plus crédible.

Par ailleurs, j'ai trouvé l'intérêt littéraire du roman assez limité. L'intrigue s'enlise rapidement, se calquant sur la passivité de son personnage principal, s'embourbant dans un parallèle entre le parcours idéologique d'un Huysmans renouant avec la foi chrétienne et la conversion -motivée non par un cheminement moral, mais par des considérations purement matérielles- du héros à l'islam.

Bref, un ouvrage dispensable...


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Chapitre Onze, dont vous trouverez l'avis ICI.

Un autre titre pour découvrir Michel Houellebecq : 

Commentaires

  1. J'ai du mal à comprendre la popularité de cet auteur. Sa pensée n'est pas original et son style est médiocre. Il est connu partout à l'étranger comme le grand écrivain français, ça me dépasse...

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    1. J'avais bien aimé La carte et le territoire, tout en auto dérision, et posant à mon avis d'intéressantes questions sur le positionnement de l'homme dans la modernité. Mais là.... tout ça pour ça ? Sans doute cette célébrité doit-elle davantage au personnage qu'à son talent (mais je n'ai pas lu assez de ses titres pour en juger, mais je crois que je m'arrêterai là...).

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  2. Je suis assez d'accord avec Sandrine. Ce que la presse aime chez Houellebecq c'est qu'elle voit en lui un nouveau Balzac qui décrypte particulièrement bien la société française (dans le genre je préfère Despentes). Avec du recul, je dirais que dans ce bouquin il a quand même bien vu à quel point les partis traditionnels allaient exploser. Quant à l'hypothèse musulmane, c'est de la provoc (=le fonds de commerce de Houellebecq) pour faire causer (et vendre).

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    1. Oui, son analyse de la situation actuelle est juste, mais je crois que n'importe qui aurait pu en faire autant... il paraît évident que les partis politiques traditionnels sont à bout de souffle.
      Je m'attendais ceci dit à quelque chose de bien plus subversif : finalement, une fois qu'il a lancé son hypothèse et qu'il l'a un peu développée, le récit devient un peu vain..

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  3. Je l'avais lu pour savoir de quoi il retournait également et de mon côté, c'était plutôt une agréable surprise tant j'avais une piètre opinion de l'auteur à travers, entre autres, l'image véhiculée par les médias, et un livre lu il y a plusieurs années que je n'avais pas aimé. J'ai trouvé intéressant le fait que tu soulignes que tu n'étais "pas parvenue à déterminer quel était le but de Michel Houellebecq en écrivant ce roman" parce que je pense justement qu'il n'est pas dans la démonstration, ou il n'essaie pas forcément de faire passer un message. Il lance des pistes de réflexion, et c'est ça qui est intéressant. Tout ne m'a pas convaincue dans ce livre mais globalement, je l'ai trouvé meilleur que ce à quoi je m'attendais.

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    1. Je te rejoins sur le fait qu'il lance des pistes de réflexion, mais il m'a manqué, en complément, davantage d'implication dans son analyse. Les questions que je me suis posée à l'issu de cette lecture, je me les posais déjà, finalement. Disons que j'ai l'impression que cette lecture ne m'a rien apportée, et puis toutes ces digressions autour de Huysmans ont fini par me lasser (bien que j’apprécie cet auteur).

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  4. J'avais lu en des temps préhistoriques sa première parution "L'extension du domaine de la lutte", je ne me souviens plus de quoi il y parle, mais je garde mon impression d'alors, celle d'avoir lu quelque chose de novateur ... ce qui fait que j'ai suivi un peu sa route. Mais le personnage a peu à peu pris le pas sur l'écrivain, il s'est embourbé, c'est certain ! Et ses récits ne me tentent plus du tout, sa motivation semblant se réduire à une forme de provocation assez tristounette finalement, tellement tout cela sonne creux.

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    1. Oui, bien résumé : c'est creux... c'est bel et bien le sentiment qui a dominé, à l'issue de cette lecture ! Pourtant, j'avais bien aimé La carte et le territoire... peut-être lirai-je un jour ses premiers titres.

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