"Rue des voleurs" - Mathias Enard

"Le costume de l'âge m'allait trop grand".

Lakhdar est un jeune tangérois sans histoire. Il aime lire des romans policiers français, grâce auxquels il améliore sa pratique de la langue, et contempler le passage des ferrys dans le détroit de Gibraltar en compagnie de son ami Bassam, qui entretient ainsi ses rêves d'ailleurs, notamment d'Europe... Lakhdar, lui, est surtout attaché à l'idée du voyage, ses livres suffisant à combler ses désirs d'évasion.

Un événement fait voler en éclats son existence tranquille : alors qu'il consomme pour la première fois avec sa cousine Meryem un amour qu'il éprouve depuis toujours, les deux jeunes gens sont surpris par leurs parents. C'est le scandale. Lakhdar, à la fois enragé et honteux, s'enfuit. Il ne rentrera à Tanger qu'après deux ans d'errance et de vie de misère et de violence dans la rue.

Pendant ce temps, le printemps arabe a secoué la Tunisie et l'Egypte. Le Maroc frémit, mais l'élan retombe assez vite. 

Notre héros, lui, continue à fuir les siens, mais il retrouve Bassam, qui lui trouve un logement et un travail grâce au soutien du Groupe de Diffusion de la pensée coranique, dirigé par le cheikh Nourredine. Lakhdar, bien que reconnaissant, garde une certaine distance : contrairement à ses nouveaux "amis" qui pratique la religion avec rigueur, il aime boire et s'amuser, rêve de rencontrer des filles. D'ailleurs, ce dernier souhait est bientôt exaucé en la personne de Judit, jeune étudiante espagnole avec laquelle il entame une aventure.

Lorsqu'un attentat survient sur la place Djema el Fna, à Marrakech, il en vient à soupçonner Bassam et la bande du cheikh, dont il a eu l'occasion de mesurer la propension à la violence. La disparition de son ami et des membres du groupe conforte ce sombre pressentiment qu'il tente néanmoins de combattre...

"Rue des voleurs" est l'histoire d'un égarement, celui d'un individu pris dans le bouillonnement du monde, un monde que la haine, les antagonismes et l'intolérance rendent sur le point d'imploser. Homme sensible, amoureux des mots et de la poésie, qui aborde davantage la religion comme un réconfort et une philosophie que comme une conviction ou une règle de vie, Lakhdar s'illusionne en pensant que la violence ambiante n'a pas de prise de lui. Mais malgré lui, il va être pris dans son tourbillon. Immergé parmi les miséreux, conscient de cette nouvelle peste qui ravage le monde -ce fanatisme véhiculé par les inégalités et l'incompréhension de l'autre-, il constate la montée de la colère, sans toujours comprendre ce qui fait basculer les hommes vers la cruauté et l'obscurantisme. Il réalise, avec l'exemple de son ami Bassam, que la radicalisation prend souvent des formes discrètes, insidieuses, qu'elle investit les esprits malléables à la faveur des circonstances et des rencontres, portée par les frustrations que provoquent les interdits d'une société dont la rigueur morale est souvent hypocrite.
Et en même temps, il est lui-même cruellement conscient de cette forme d'infériorité où le relègue son statut de "maghrébin", de la méfiance ou du mépris qu'il suscite de la part de certains européens.
"... il est bien difficile de résister à la médiocrité, dans l'humiliation continuelle où nous tient la vie".
A la fois spectateur de la progression de l'extrémisme chez les siens et de la crise qui touche les démocraties du nord que l'injustice sociale, favorisant les poussées xénophobes, rend bancales, balloté par les circonstances, Lakhdar a le sentiment d'une catastrophe imprécise mais imminente. Symbole de ceux qui n'accéderont jamais au rang des privilégiés, mais qui ne se reconnaissent pas dans un activisme religieux belliqueux et vecteur de guerre, il représente ces voix que l'on peine à entendre... 

Un roman à la fois fluide, sensible et intelligent.


>> Un autre titre pour découvrir Mathias Enard : Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants

Commentaires

  1. J'ai beaucoup aimé ce roman, qui n'est pas dépourvu d'humour par moment, malgré le sujet.

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    1. Ma foi, je crois que cela m'a échappé !

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  2. je ne connais que Parle-leur de batailles... de l'auteur et, découvert en livre audio, ce court roman ne m'a pas du tout accrochée. Depuis, je me méfie, à tort apparemment !

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    1. Contrairement à toi, j'ai bien aimé Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (lu en version papier) dont j'ai apprécié la poésie et l'effervescence. Mais celui-là est très différent, plus "terre-à-terre" en quelque sorte... A toi de voir si tu souhaites lui laisser une seconde chance !!

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  3. C'est un auteur que j'aime et c'est avec ce titre que je l'ai découvert. Boussole, très différent, m'a aussi beaucoup plu.

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    1. Je compte bien de mon côté continuer à le découvrir. Boussole et Zone me tentent. Et si tu n'as pas lu Parle-leur de batailles..., je te le recommande, l'écriture en est très belle.

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    1. C'est vrai, une écriture à la fois simple et éloquente : l'auteur trouve les mots et le ton justes, et nous émeut sans avoir besoin d'en faire des tonnes. Pas de lyrisme inutile, mais une sincère sensibilité....

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  5. J'avais beaucoup aimé ce roman, moins que Parlez-leur de batailles, de rois et d'éléphants. Et en effet pas de lyrisme ce qui aurait tout gâché.

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    1. J'ai trouvé les deux titres très différents, et j'ai comme toi préféré Parlez-leur de batailles, de rois et d'éléphants, dont l'écriture est plus forte.

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