"Amours" - Léonor de Recondo

Une fin de course trop rapide...

J'imagine assez bien le roman de Léonor de Recondo adapté dans une mise en scène à la Chabrol. Le cadre et le contexte s'y prêtent, mêlant l'atmosphère gris plomb que diffusent les valeurs corsetées de la petite bourgeoisie provinciale du début du XXème à la sulfureuse aventure qui, impliquant une maîtresse et sa domestique, fait tomber les barrières sociales et défie les lois morales.

La domestique, c'est Céleste. Issue d'une famille si nombreuse qu'elle ne sait plus combien elle compte de frères et soeurs (sa mère elle-même ayant tendance à confondre certains de ses enfants), la jeune fille remercie chaque jour la Sainte Vierge d'être entrée au service du couple Boisvaillant, et de gagner ainsi dignement sa vie. Céleste est une âme simple, et attention, ce terme n'a rien de péjoratif... humble, consciencieuse et discrète, il ne lui viendrait pas à l'esprit de remettre en cause l'existence et les contraintes que lui imposent sa condition. Elle subit ainsi avec silence et résignation les douloureuses visites que lui impose tous les trois mois environ le maître de maison pour assouvir de soudains besoins naturels, annoncées par le grincement des marches de l'escalier menant à sa petite chambre...

Victoire aussi vient, dans une moindre mesure, d'une famille nombreuse -de sept enfants-, composée au grand désespoir de ses parents, uniquement de filles... Autant dire que caser l'une d'entre elles avec le riche notaire Boisvaillant a représenté une aubaine ! Et si Victoire n'est pas pauvre comme Céleste, elle est néanmoins femme, et à ce titre elle a accepté sans broncher le mariage arrangé par ses parents avec cet homme qu'elle n'avait jamais rencontré. Elle aurait pu après tout tomber sur pire parti que ce quadragénaire plutôt paisible et conciliant, très occupé par un emploi qui le passionne. C'est pourquoi elle aussi fait contre mauvaise fortune bon coeur lorsque son époux, pas trop souvent d'ailleurs, l'invite à remplir ses devoirs conjugaux. Le but de l'opération, qu'elle considère comme un "enchevêtrement immonde", est surtout de pourvoir la famille Boisvaillant d'un héritier, mission à laquelle Anselme a échoué lors d'un premier mariage qui l'a laissé veuf. Malheureusement, avec sa seconde épouse également, ses tentatives restent vaines...

Aussi, lorsque Céleste tombe enceinte de son patron, et, désespérée car persuadée de perdre sa place, l'avoue trop tard pour que la faiseuse d'ange puisse y remédier, la docile Victoire prend la situation en main : le couple Boisvaillant adoptera l'enfant. Céleste conservera son emploi, mais devra accepter de se détacher du petit être à venir...  L'enfant né -par chance un garçon-, l'assurance de Victoire vacille, mais elle refuse de laisser paraître la moindre faiblesse. Entre fébrilité et mélancolie, à la fois incapable de prendre le bébé dans ses bras et refusant que quiconque l'approche, elle le laisse dépérir...

Je ne vous en dis pas plus, car c'est ensuite que cela commence vraiment...

En tissant les rapports surprenants qu'en viennent à entretenir ses personnages dont les existences sont imbriquées les unes ou autres, à la fois soudées par le lien que constitue l'enfant et alimentées par les désirs et les frustrations, Leonor de Recondo célèbre l'amour comme la clé d'une émancipation féminine passant par la découverte des corps et du plaisir, dont Céleste la bien-nommée, avec sa jeunesse féconde et sa bienveillance un peu naïve, devient le symbole.

"Amours" est ainsi l'histoire d'une libération, d'une rébellion contre les diktats d'une société machiste et hypocritement puritaine, mais d'une rébellion qui s'exprime dans la douceur et la sensualité, dans la quête éblouie d'une volupté jusqu'alors interdite.

Porté par l'écriture fluide et élégante de l'auteure, le récit se déroule tout seul... Ça s'est même mis à filer un peu trop vite à mon goût : passés les premiers épisodes de l'histoire, où l'on découvre avec curiosité les interactions entre les personnages et l'évolution de leurs relations, arrive un moment où le manque d'épaisseur, notamment de l'intrigue, fait retomber notre intérêt. Les événements se précipitent avec un arrière-goût de mélodrame, le dénouement, devenu prévisible, semble survenir trop tôt... On aimerait retourner en arrière, retrouver la sensualité et la liberté des passages précédents, parce qu'on a l'impression que l'auteure s'y est davantage appliquée que dans ces derniers chapitres que l'on trouverait presque bâclés...

Dommage...


>> Un autre titre pour découvrir Leonor de Recondo : Pietra Viva

Commentaires

  1. j'avais beaucoup aimé son roman précédant et j'ai été fortement déçue comme toi par celui ci
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    1. Oui dommage, car certains passages sont très bons, et le sujet prometteur...

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  2. La fin tellement mélo est à la limite du ridicule. Dommage parce qu'en dehors de cela c'est tout de même un bon roman.

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    1. Je te rejoins complètement sur cette fin très décevante, et j'avoue que toute la seconde partie m'a laissée aussi sur ma faim. Pourtant, ça commençait vraiment bien. C'est comme si, après avoir soigné le début de son roman, l'auteure avait subitement été soumise à l'obligation de vite le terminer...

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  3. J'ai été aussi un peu mitigée par cette lecture dont j'attendais énormément. Pour moi, une écriture trop aseptisée pour que je rentre vraiment dans l'histoire, et surtout, je m'attendais à un chef-d'oeuvre, et j'en reviens à "bien, certes, mais pas non plus de quoi s'affoler..."

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    1. J'avais sans doute moins d'attentes que toi, ayant déjà exprimé des bémols à la lecture de Pietra viva. Ce qui m'a surtout déçue, c'est d'être appâtée par un début prometteur (j'ai bien aimé l'idée de la liaison entre les deux femmes autour de l'enfant, et j'ai personnellement trouvé que les passages décrivant leurs rapports étaient bien écrits), pour ensuite m'ennuyer pendant le reste du récit, en me faisant à peu près la même réflexion que toi (ah bon, c'est tout ?)...

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  4. j'ai amplement préféré Pietra Viva mais je ne suis pas aussi mitigée que toi sur Amours

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    1. J'ai moi aussi préféré Pietra Viva, même si mon enthousiasme avait été modéré par le léger excès de sentimentalisme auquel s'y livre parfois l'auteur. Avec cette seconde expérience, je ne suis pas sûre de relire cette auteure un jour...

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  5. Bon, j'ai tenté deux fois d'apprécier cette auteure, avec Pietra Viva et Rêves oubliés, au cas où, j'aurais eu un doute, ta note confirme que non, ce n'est pas la peine, trop mélo, trop je te fais des pages sur des riens un peu creux ....

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    1. Comme toi, je crois qu'après ce 2e essai, je vais laisser tomber..

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