"Joseph libéré" - Alain Julien Rudefoucauld

"Les tentations mises de côté, il causa franc-matois le scribeux. Ca plaisait bien à Joseph ce style direct et pas farouche."

Chaque nuit, Joseph Deogratias se réveille en hurlant une phrase qu'il ne comprend pas, étreint d'une angoisse que d'aucuns disent transmise et amplifiée de génération en génération, à ceux dont la lignée a pour origine l'accouplement forcé d'esclaves... 

Ascendance maudite ou non, à soixante ans passés, Joseph a de toutes façons connu au cours de son existence assez d'événements susceptibles d'expliquer ses cris nocturnes, l'un des plus traumatisants restant l'identification, à la morgue, du cadavre disloqué de sa mère, qui venait de se défenestrer. Dépressive suite au départ pour la métropole du père de Joseph, un homme qui la maltraitait mais dont elle était pourtant follement éprise, elle laissa ainsi son fils de dix ans livré à lui-même.

De l'orphelinat à l'armée, où il s'engagea ensuite et dont il partira jeune retraité, ce colosse laissera l'image d'un être paisible et solitaire, sans malice, d'une honnêteté frisant parfois l'innocence. 

Les seuls moments de bonheur ponctuant sa vie d'adulte seront fugaces et finiront généralement mal... telle sa rencontre avec Evangéline, la jolie bibliothécaire qui lui apprend à lire. 

La passivité résignée qu'il oppose aux vicissitudes de l'existence en fait la proie facile des profiteurs sans scrupules. Il est ainsi lié par un contrat moral à ses demi-frères de métropole, qui, à la mort de leur père, ont accepté de lui laisser la jouissance de la villa paternelle, à condition qu'il l'entretienne. Il s'est par ailleurs engagé à quitter les lieux pour l'insalubrité d'un minuscule cabanon qu'il a lui-même bâti sur le terrain de la villa, à chaque annonce de leur venue en Martinique pour les vacances... en réponse à leur attitude condescendante, voire méprisante, Joseph manifeste une soumission silencieuse.

Victime à la fois de l'accumulation de circonstances malheureuses et de cette étonnante docilité, il subit son existence, faite de vide et de solitude, ses angoisses nocturnes en constituant finalement ce qui se rapproche le plus d'un souffle vital.

"Joseph libéré" est le récit de son acheminement vers la révolte qui brisera sa servitude, aux autres et à son inertie, car sans doute finit-il par comprendre, en analysant avec recul la cause de ses blessures, que sa libération ne tient qu'à lui-même. Il se révolte comme il fait tout le reste : sans vouloir déranger, mais avec une détermination inébranlable. Cette rébellion sans flamboyance ni fracas m'a un peu laissée sur ma faim. Sans doute l'injustice qui s'abat continuellement sur Joseph m'avait-elle inspiré des envies de vengeance sanglante, sinon retentissante...

C'est mon unique bémol, car j'ai par ailleurs beaucoup apprécié ce roman, notamment pour son écriture qui, en entremêlant avec naturel parler créole, narration énergique et ton faussement simpliste, laisse une impression de spontanéité et de vivacité contribuant à rendre ses héros palpables, et son intrigue agréablement fluide.


Un autre titre pour découvrir Alain Julien Rudefoucauld : Le dernier contingent

Commentaires

  1. Voilà qui pourrait me plaire... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. C'est bien possible... il est en tous cas facile de s'attacher à ce colosse de Joseph, à la fois doux et costaud (il fait penser au héros de "La ligne verte").

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