"La faim de María Bernabé" - Fernanda García Lao

"Diriger la vie m'ennuie. J'aimerais m'effondrer suite à la décision d'autrui".

Le préambule par lequel la narratrice nous alerte sur la relative fiabilité de ses souvenirs met en appétit, donnant le ton -ou devrais-je dire le goût ?- de ce récit singulier.

D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, María Bernabé a toujours été grosse. Fille unique d'un riche couple d'argentins, elle a aussi toujours été seule. Son père, un coureur de jupons dont le travail nécessitait de nombreux déplacements, était constamment absent. La mère, dépressive, alcoolique, affichait envers elle au mieux une vague indifférence. A l'école, son obésité en faisait une exclue. 

Réalisant rapidement que ses tentatives pour se lier de sympathie avec ses semblables étaient vouées à l'échec, elle opposa au rejet des autres un système de défense qui finit par devenir un mode d'existence. Détestable, aigrie, envieuse, elle porta dès son enfance, plombée d'une maturité intensément pessimiste et d'une insatiable faim comblant une immense détresse affective, un regard malveillant sur le monde.
"Je suis vraiment écœurante"
Lorsqu'une famille nord-américaine s'installa près de chez elle, composée d'une mère célibataire et de ses deux filles, jumelles à la blondeur charmeuse enchaînant les victoires dans les concours de beauté, elle focalisa sa haine, en même temps qu'une malsaine fascination, sur ces dernières. 

A présent devenue adulte, María Bernabé se consacre à son ultime projet : se faire exploser. A cet effet, cloîtrée dans son appartement, elle ingurgite des quantités astronomiques de nourriture qu'elle se fait livrer, et reçoit chaque mois à date fixe la visite d'une femme dont nous ignorons l'identité, mais qu'elle semble connaître depuis longtemps.

Le roman alterne entre les étapes de ce suicide à petit feu, que l'on devine être un cri au monde, une façon de s'imposer pour exister, et la relation d'un passé au fil duquel, peu à peu, se dessinent les contours d'une folie dans laquelle nous basculons avec María. 

Sa voix, déroulant le récit en une osmose de sarcasme, de burlesque et de désespoir, nous convie dans le labyrinthe d'une logique qui se fait de plus en plus macabre et fantaisiste. Son histoire est émaillée d'épisodes dont la dimension se fait parfois surréaliste, le lecteur s'interrogeant sur la véracité des événements alors décrits, comme issus d'un conte macabre. Ses proches, qu'elle y met en scène, semblent n'avoir pour but, par leur comportement pervers ou décalé, que de contribuer au caractère cauchemardesque du tableau.

La réalité, devenant de plus en plus fluctuante, semble peu à peu lui échapper...
"Ma vie n'existe que dans ma tête. Je ne suis pas ici. Je suis un être impossible dans une chambre agencée pour une farce, au jardin étonnamment irréel"
Ajoutés à l'originalité de son histoire et de son atmosphère, "La faim de María Bernabé" bénéficie d'une écriture énergique au phrasé justement rythmé qui lui confère intensité et éloquence, rendant la lecture fluide et prenante.

Une découverte étonnante d'un roman singulier et très réussi.

Commentaires

  1. Voilà qui est bien tentant (comme beaucoup de livres ici^^) ! Récit singulier, osmose de sarcasme, de burlesque et de désespoir... non, j'avoue, c'est appétissant. J'aurais juste quelques craintes pour la thématique folie et le macabre.

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    1. En y repensant, "macabre" n'est peut-être pas le terme le plus juste, mais j'ai du mal à en trouver un qui colle parfaitement à l'impression que l'on retire de ce récit, il y a quelque chose à la fois d'un peu glauque et dément... toi qui aimes les intrigues originales, je pense vraiment qu'i peut te plaire.

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  2. Bonjour Inganmic, ton billet me donne vraiment envie de lire ce roman que je note moi qui ai des problèmes d'obésité depuis l'enfance. Mais je suis moins négative. Bonne journée.

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    1. J'espère que tu concrétiseras cette envie, car ce titre mérite d'être découvert...

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