"Les échoués" - Pascal Manoukian

"Je croyais qu'étudier rendait plus intelligent, dit-il en grimaçant.
- Ça doit pas marcher sur tout le monde", conclut Virgil.


Je me souviens, lors de sa sortie, d'un concert de louanges. Et c'est vrai, "Les échoués" compte de nombreuses qualités.

En suivant le parcours de quatre migrants quittant leurs pays pour la France, Pascal Manoukian nous immerge dans un quotidien dont il n'omet aucune des difficultés, des dangers, des vexations et des violences.

Virgil a laissé derrière lui, en Moldavie, sa femme bien-aimée et leurs trois garçons, pour tenter de gagner sur les chantiers français l'argent qui lui permettra de rembourser la dette contractée auprès des mafieux qui, depuis la chute de l'URSS, ont la mainmise sur tous les niveaux de l'économie du pays. 
Chanchal, orphelin, a fui quant à lui la pauvreté du Bangladesh, et tente de vendre ses roses aux amoureux attablés sur les terrasses parisiennes.
C'est la guerre, enfin, qui a poussé Assan à quitter la Somalie, emmenant avec lui sa fille Iman, dont il rêve de faire libérer l'hymen cousu au nom d'un Dieu auquel, après avoir assisté au massacre du reste de sa famille, il ne croit plus vraiment...
Ces quatre personnages, au fil de leur périple, vont se rencontrer, nouant une belle histoire de solidarité -une denrée rare, y compris entre des migrants qui ont apporté avec eux leurs antagonismes ethniques-, d'amour et d'amitié, malgré leurs sordides conditions de vie.
"Il faut être prêt à tout arracher à plus misérable, plus fragile, plus découragé que soi. C'est ça aussi, la clandestinité".
Car rien ne nous est épargné du cauchemar promis à ces êtres pour lesquels l'ailleurs, plus qu'un rêve, est une échappatoire, parfois la seule chance d'une survie devenue impossible dans leur pays dévasté par des maux auxquels leur nation d'accueil n'est pas toujours étrangère... 
Aux conditions effroyables qui entourent leur migration vers leur pitoyable Eldorado, succèdent celles de la misère et de la brutalité qui les attendent au bout du voyage. S'abriter, manger -et surtout, ne pas tomber malade-, échapper aux matraques de ceux qui les jugent hautement indésirables pour tomber volontairement dans les griffes de ceux qui, leur reconnaissant à peine un statut d'être humain, les exploitent pour quelques euros par jour... un véritable chemin de croix qu'il faut, chaque jour, réemprunter...
"Trois choses importent quand on est clandestin. Conserver de bonnes dents pour se nourrir de tout, avoir des pieds en bon état pour être toujours en mouvement, se protéger du froid et de la pluie pour rester vivant. Le reste est superflu. La propreté, l'estime de soi, l'apparence, le confort, il faut savoir renoncer à tout."
Les migrants constituent ainsi le peuple d'un monde parallèle, que l'on côtoie sans le voir...

L'un des mérites de ce roman est, en nous faisant approcher la réalité de ce calvaire avec sensibilité et sans misérabilisme, en donnant à ces déracinés un visage, un nom, une histoire et un passé, de les humaniser, et de leur rendre ce droit à la dignité que voudraient nous faire occulter certains discours populistes...

Pascal Manoukian s'y veut également prophétique, en évoquant à plusieurs reprises dans son récit qui se déroule au début des années 90 la crise migratoire à venir, dont ses héros ne représentent que les prémices, ainsi que la montée des extrémismes qu'elle engendrera. 

Un roman à la fois intéressant et émouvant... j'émettrai cependant quelques bémols qui m'empêchent de me joindre au concert de louanges évoqué plus haut, suscités par des points qui nuisent selon moi à la crédibilité du récit. Il y d'abord cette capacité des migrants mis en scène à s'exprimer dans un français trop correct -parfois même soutenu-... et puis, j'ai eu du mal à me laisser convaincre par les heureux hasards qui à un moment se succèdent, notamment par l'intervention de ces bons samaritains qui prennent les héros sous leur aile. J'aurais bien sûr aimé y croire, mais tant de générosité désintéressée opposée à la pourriture ambiante, j'ai trouvé ça un peu manichéen, et que ça finissait par verser dans la fable...

Commentaires

  1. Complètement d'accord avec tes bémols mais je me suis laissée portée par cette fable quand même et j'ai beaucoup aimé ce moment de lecture. Je compte lire lire le dernier livre de Manoukian d'ailleurs, j'apprécie assez son écriture et sa façon de raconter les événements et de mettre en scène ses personnages.

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    1. J'ai bien aimé aussi son écriture, (à ce détail près que j'aurais préféré qu'il l'adapte en fonction de ses personnages) et je compte aussi lire son second titre, acheté avant d'avoir lu celui-là. Si une LC te tente ... (je t'ai fait une proposition similaire suite à ton commentaire sur le Jonathan Coe !)

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    2. Ah oui, ça me dit bien ! Idem pour Coe (le dernier c'est bien Numéro 11 ?). Pour les dates en revanche, ce serait à partir de décembre/janvier - quoique le Manoukian pourrait se caser en novembre. Dis-moi ce que tu en penses.

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    3. On peut programmer le Manoukian pour fin novembre, et le Coe pour décembre, dans ce cas (avec comme toujours la possibilité de reporter si l'une de nous n'est pas prête, bien sûr).
      Est-ce que le 27/11 et le 20/12 te conviendraient ?

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    4. Faisons comme ça.:-) Je me note ces dates.

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    5. Parfait, je les bloque aussi !

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  2. Moi aussi je pensais la même chose, qu'étudier rendait plus intelligent et puis non (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Sans doute cela ne rend-il pas plus intelligent, en effet, mais cela donne tout de même certaines clés d'analyse... dans cette citation, l'intelligence s'entend davantage au sens moral, humain, que véritablement intellectuel..

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  3. Je comprends tes bémols mais je dois bien avouer que j'ai été complètement happée par ce récit qui m'a vraiment sacrément bouleversée!

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    1. Je peux comprendre aussi, il y a dans ces personnages et leur destin, dans la façon aussi dont l'auteur les met en scène, quelque chose de vraiment touchant..

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  4. J'ai lu son roman suivant et je ne suis pas fan de ce genre de texte. Les sujets hyper actuels comme les migrants ou le terrorisme (sujet de son 2e roman) nous laissent prisonniers de nos émotions : bien sûr c'est horrible, révoltant, "ça prend aux tripes". Oui mais est-ce que ça en fait de la littérature ? Pa sûre...

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    1. Je compte le lire aussi, à voir si je rejoins tes bémols... en tous cas, je n'ai pas été gênée par la problématique que tu évoques avec "Les échoués" : au-delà du sujet, il parvient à donner assez de romanesque et de corps au récit pour qu'on n'ait pas l'impression qu'il se soit contenter d'exploiter l'actualité.

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