"La grande vie" - Jean-Pierre Martinet

"L'humanité, c'est fumier et compagnie".

J'ai souvent du mal à convaincre mes amis lecteurs et lectrices de se lancer dans cette colossale aventure que constitue la découverte de "Jérôme", roman de Jean-Pierre Martinet, écrivain si injustement méconnu -j'en pleurerais presque-, auquel sa courte et chaotique existence n'aura par ailleurs pas laissé le temps d'être prolifique. 

Aussi suis-je ravie de vous présenter aujourd'hui ce texte dont le format, celui d'une nouvelle, permet une incursion facile dans l'oeuvre de cet auteur que laisser plus longtemps sur les rayons de votre librairie ou de votre médiathèque de quartier serait un grand tort, voire un crime de lèse-littérature.

Il y met en scène, comme il en a l'habitude, de ces êtres que leur laide banalité rend invisibles, dont l'existence, vide de beauté, de compassion, vide même de désespoir, se dilue dans un morne néant de médiocrité intensément vaine.
"Il n'y a pas de drame, chez nous, messieurs, ni de tragédie, il n'y a que du burlesque et de l'obscénité".
Adolphe Marlaud, le narrateur, est un nabot, généralement comparé à une punaise ou à un cloporte (ce qui ne le gêne pas vraiment, puisqu'il éprouve pour ces petits insectes une certaine sympathie), dont la tête d'avorton maussade présente un teint jaunâtre révélant une mauvaise hygiène de vie. C'est un individu passif, soumis, grotesque, fait de cette matière qui dans certains contextes engendre des monstres...

Il vit entouré par la mort, puisqu'il travaille dans une entreprise de pompes funèbres dont le patron lui accorde en guise d'attention un méprisant dégoût, et que son appartement, sis dans un immeuble décrépit de la triste rue Froidevaux, donne sur le cimetière Montparnasse. Son père y est enterré,  et Adolphe entretient scrupuleusement la tombe de cet homme pour lequel il éprouvait une profonde admiration, et qui l'a élevé seul. Sa mère fût en effet déportée à Auschwitz sur dénonciation de son époux, zélé fonctionnaire de Vichy, alors qu'Adolphe n'avait qu'un an...

Son quotidien de solitude est ponctuée par la liaison qu'il entretient avec Madame C., sa concierge, femme gargantuesque qui a réussi à lui mettre le grappin dessus, et lui impose des ébats qu'il qualifie "d'acte répugnant" (je vous laisse découvrir pourquoi, cela fait partie de ces détails qui donnent aux romans de Jean-Pierre Martinet leur dimension unique, à la fois drôle et terrifiante...). Mais c'est finalement la première femme à lui manifester un peu de tendresse, alors il se laisse faire.

Il y a du Céline dans la manière irrévocablement pessimiste dont l'auteur dépeint l'abjecte mesquinerie de cette triste humanité : évoluant dans une atmosphère de décrépitude, de saleté, d'odeurs fortes et nauséabondes, les êtres qu'il met en scène, pitoyables, misérables, suscitent autant de pitié que d'aversion.

Compte tenu de son format, on est loin, dans "La grande vie", de la densité ou du souffle d'un "Jérôme", mais il peut constituer une bonne introduction à l'oeuvre de ce grand écrivain, en vous donnant un aperçu de son univers si singulier.

>> L'avis de Sandrine (que je remercie encore 😉)

>> Deux autres titres pour découvrir Jean-Pierre Martinet :
L'indispensable Jérôme, donc...
... et L'ombre des forêts, juste excellent...

Commentaires

  1. Et bien moi j'ai lu "Jérôme", "La grande vie", "L'ombre des forêts" et j'adore. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. C'est vrai, je viens de me souvenir que Jérôme figure dans ton TOP 100 (je l'ai retenu, car c'est un titre que l'on voit rarement sur les blogs, voire pas du tout...). J'ai aussi "La somnolence" dans ma PAL, que je lirai sans doute l'année prochaine.

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  2. figure-toi que ta chronique sur Jerome me tente sacrément et comme je n'ai pas lu la Conjuration des imbéciles, je tenterai pas la comparaison. Donc je note Jerome et celui-ci également

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    1. Personnellement je n'ai pas aimé La conjuration des imbéciles, qui tourne assez vite et vainement en rond, à mon avis. "Jérôme" aussi, c'est vrai, tourne en rond autour des obsessions de son héros, mais quelle écriture, quelle force !

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  3. J'avais repéré "Jérôme" dans une de mes bib' il y a peu, et je l'avais noté juste parce que ça m'avait fait penser à Jérôme le blogueur, haha ! Ceci dit, c'est un livre qui m'a tout de suite apparu comme un de ces incontournables qui pourraient faire mon bonheur. Mais je n'étais pas prête pour la bête. Ta nouvelle me tente bien aussi. Peut-être que je passerai par là pour me familiariser avec ce cher Jean-Pierre Martinet avant de tenter "Jérôme".

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    1. "L'ombre des forêts" peut également être un bon compromis, c'est un roman plutôt court. Je pense que "Jérôme" te plaira, c'est une expérience de lecture parfois abrupte mais très forte !

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  4. moi je n'ai pas du tout accroché à "l'ombre des forêts"!
    par contre, j'ai adoré : "Ceux qui n'en ménent pas large" ed. le Dilettante (je te le conseille)
    va comprendre...

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    1. Moi j'avais aimé ces personnages qui finissent par devenir touchants tant ils sont pitoyables. Et bien sûr je lirai "Ceux qui n'en mènent pas large", parce que je compte bien lire tout Martinet, mais je commencerai par La somnolence, qui est déjà sur mes étagères...

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  5. Je te conseille ça :

    - Nuit, Edgar Hilsenrath **** génial mais terrible...
    - La Jungle, Upton Sinclair ***** génial mais terrible...
    - Viande à Brûler, César Fauxbras **** génial mais terrible... :-))

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    1. La lecture de Nuit était déjà prévue, après celle de "Le retour au pays de Jossel Wassermann"... Je note les autres titres, "génial mais terrible, je ne peux pas passer à côté de ça !! Merci beaucoup ..

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    2. Pour info :
      - Nuit, Edgar Hilsenrath -> la survie pendant la guerre
      - La Jungle, Upton Sinclair -> Les abattoirs aux USA debut 1900, du Zola XXL (véridique!), à côté "Germinal" c'est du bisounours...
      - Viande à Brûler, César Fauxbras -> le chômage en france en 1935

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    3. Merci pour ces précisions. Suite à ton commentaire, j’étais allée fureter sur le web pour en savoir un peu plus sur les deux derniers titres (l'Hilsenrath, je savais déjà). Je commencerai sans doute par La jungle, ce que tu en dis est très tentant !!

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