"La petite barbare" - Astrid Manfredi

"Moi je ne viens de nulle part, ou alors du pays des filles à cheveux longs, bruns et lisses, des filles qui ne dialoguent qu'avec elles-mêmes parce qu'on ne peut compter que sur soi."

"La petite barbare" est la transcription du journal que la narratrice, jeune d'une vingtaine d'années, rédige au cours des jours qui la séparent de sa sortie de prison.

Elle y revient sur son enfance et sur les événements qui ont abouti à sa détention. Fille d'une cité de la banlieue parisienne, elle a grandi entre un père chômeur, vindicatif mais fainéant -dont elle méprise l'attitude d'éternelle victime-, et une mère dont l'éclat s'est progressivement dilué dans la désillusion et une infinie lassitude.

Elle a compris très tôt, en constatant l'effet de sa beauté sur les hommes, qu'elle pouvait en obtenir ce qu'elle voulait... peu farouche et déterminée, convaincue que tout s'achète, elle a ainsi précocement usé de ses charmes pour combler son goût du luxe et du clinquant. Sa rencontre avec Esba, un noir colossal au charisme laconique, l'entraîne dans un engrenage de violence à l'issue prévisible... les deux gens forment un gang, auquel vient s'ajouter un troisième larron dealer de drogue.

Le trio écume bientôt les Champs-Elysées, menant grand train, détroussant les riches fils à papa qu'appâte la narratrice. Jusqu'au jour où les deux garçons basculent, se laissent aller à une extrême violence. Elle en est le témoin, elle se tait, laisse faire... 

S'inspirant de l'affaire Ilan Halimi, Astrid Manfredi l'adapte très librement et en tire une fiction à part entière, qui se révèle surtout être l'autoportrait d'une jeune femme qui a cru que sa seule possibilité de survie dans un monde où elle n'a pas sa place était l'abandon de toute morale, l'enfouissement de toute compassion. 

Issue d'un environnement dont l'ostracisme ôte à ses habitants toute illusion et toute volonté d'insertion dans une société qui les rejette et ne leur ressemble pas, elle a depuis longtemps compris que ces valeurs de fraternité et de mixité que prônent certains candides sont des leurres, ainsi que le lui prouve le spectacle quotidien de la violence qui règne sur la cité. 
"Ils ont laissé la mauvaise herbe pousser sous leurs discours progressistes planqués et aujourd'hui, c'est le venin de l'herbe folle qui s'infiltre dans leur téléfilm.
Qu'ils rangent leur science, la guerre est déclarée. Le spectacle, c'est maintenant".
La seule valeur commune à tous, et qui fait tourner le monde, c'est l'argent. C'est le seul moyen de sortir de la misère et d'accéder à la liberté dans ce monde où les femmes, quelles que soient leurs origines sociales, sont mises à genoux, et, précise-t-elle, ce n'est pas qu'une question de voile, la soumission prend souvent des formes bien plus subtiles, l'excision peut aussi être mentale...

Elle montre une volonté acharnée de quitter ce bourbier, et ne disposant pas de cette arme qu'offre parfois l'instruction, elle s'en extirpe à coups de hargne et de duplicité.

Il n'y a pas d'idéologie dans son combat, il est personnel, et complètement égoïste (mais pourquoi penser à d'autres qui de toutes façons ne penseront jamais à vous...), elle n'a aucune valeur à défendre, elle admire d'ailleurs aussi bien Nabilla parce qu'elle est magnifique et qu'elle a a compris que son pouvoir est entre ses jambes, que Marine Le Pen parce qu'elle est de la trempe de ces gagnants que l'on ne parvient pas à faire taire...

S'ajoute à ce ce cynisme glaçant une apparente absence de remords pour le crime commis par ses acolytes, qui pourrait susciter chez le lecteur un irrémédiable dégoût pour cette héroïne en effet "barbare".

Et pourtant... derrière cette haine généralisée du monde qu'elle exprime, point comme le désir inavoué d'autre chose que cette violence perpétuelle à laquelle son existence semble vouée, et que traduit par exemple son goût pour la poésie, en révélant une sensibilité que l'on aurait pu croire éteinte. Plus on avance dans le récit, et plus on devine la détresse que, pour se protéger, elle enterre sous des couches de hargne et de morgue agressive. Au fil de sa rédaction, elle-même semble éprouver une volonté croissante de se comprendre. 

"La petite barbare" est un roman intense, dont l'écriture percutante, énergique, exhale une sombre poésie.

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Commentaires

  1. J'avoue que je me souviens surtout du passage raté de l'auteure à la Grande Librairie.

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    1. Ah, je n'ai pas eu le plaisir d'assister à sa prestation. J'avais noté ce titre en regardant l'émission "Ca balance à Paris" (sans l'auteure), et je n'ai pas été déçue, je compte même lire son dernier titre "Havre nuit"...

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    2. même réflexion que Valérie...ça m'avait complètement cassé l'envie de lire ce livre!

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    3. Je préfère ne pas voir ça, cela risque de gâcher ma future lecture de son dernier titre ! Je m'arrêterai donc à l'oeuvre...

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  2. On parlait beaucoup de ce roman l'an dernier à la même époque (ou l'année d'avant ?), me semble-t-il. J'avais hésité à le lire à ce moment-là.

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    1. Il en vaut la peine, c'est très bien écrit, le ton est original, entre âpreté et poésie...

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  3. Je garde le souvenir d'un roman assez dur... sur un sujet franchement pas évident.

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    1. Oui, c'est dur car très cynique, et son absence totale d'empathie pour les victimes de son "gang" est glaçante...

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