"Les Etoiles s'éteignent à l'aube" - Richard Wagamese

"J'ai été élevé à dire les choses et à les demander sans détours. Comme ça on gagne du temps et on se pose moins de questions".

J'ai terminé ce roman il y maintenant presque trois semaines, et je garde pourtant encore à son souvenir une émotion prégnante, faite d'un curieux mélange de sérénité et de mélancolie...

Franklin est un adolescent que sa différence a rendu solitaire : ses origines indiennes l'ont exclu des groupes de garçons qu'il fréquentait à l'école, et il ne s'est jamais fait d'amis. Mais ce n'est pas une solitude qui lui pèse. Élevé par un vieux fermier qui lui a appris à s'intégrer comme élément à part entière dans un environnement naturel auquel il est devenu parfaitement adapté, il aime l'indépendance, les longues chevauchées à travers les plaines et les forêts. Il sait se nourrir des plantes, des champignons, des animaux qui peuplent ces territoires. Il en respecte, ainsi que le lui a appris son tuteur, chaque être vivant. Il a hérité des enseignements du vieil homme un solide bon sens, une sagesse faite à la fois de curiosité et d'humilité.

Son père biologique, Eldon, s'est manifesté au cours de son enfance par des apparitions sporadiques, souvent source de déceptions, les promesses de pique-nique et de parties de pêche faisant long feu face à l'indécrottable alcoolisme paternel... Après une absence de nouvelles longue de plusieurs mois, Eldon vient justement de le contacter, le réclamant de manière pressante : gravement malade, se sentant sur le point de mourir, il souhaite que son fils l'emmène sur les terres indiennes, afin de l'y enterrer comme un guerrier.

Franklin accepte avec réticence. Il doute, vu son état, que son père tienne jusqu'à leur destination, et l'existence dissolue qu'a mené ce dernier ne justifie pas vraiment cette dernière volonté.

Au cours du pénible voyage en pleine nature qui s'ensuit, dont Franklin, dans une sorte d'inversion des rôles, assure toute l'intendance, il apprend, à partir des confidences que lui fait Eldon, à mieux connaître cet homme et ses blessures, dont il ignore presque tout : son enfance marquée par la perte d'un père parti à la guerre, puis par l'errance permanente en quête de travail, aux côtés de sa mère. Les emplois pénibles, dangereux et sous-payés, l'arrivée d'un beau-père violent dans leur foyer, son expérience de soldat sur le front européen lors du second conflit mondial, avec son ami Jimmy... le retour au pays, et les débuts de sa longue histoire avec l'alcool... jusqu'à ce qu'il rencontre la mère de Franklin...
Et pendant tout ce temps, happé par l'immédiat et perpétuel impératif de survivre, le détachement d'avec ses origines, l'oubli des traditions, des savoir faire...

Franklin accueille ces confidences en exprimant, avec son intransigeante sincérité, un calme ressentiment, reprochant le temps passé dans l'ignorance de son histoire familiale. 

"Les Etoiles s'éteignent à l'aube" est un récit très émouvant sur la filiation et la transmission, sur la manière dont se construit l'identité des individus, qui jamais ne sombre dans le pathos, et qui comme ses laconiques personnages, sait utiliser le poids des silences. Richard Wagamese s'y montre expert dans l'art d'économiser les mots : tout ce qui y est dit est important, et tout ce qui est important y est dit...

Un très beau texte.

C'est l'avis de Sandrine qui m'a donné envie, Kathel aussi a aimé, et une heureuse coïncidence me permet avec ce billet de participer à l'activité proposée par Sandrine, Un mois un éditeur, qui met en ce mois d'octobre les Editions ZOE à l'honneur.

Commentaires

  1. Mais oui, ta lecture arrive à point nommé pour l'éditeur du mois ! C'est l'un de mes derniers coups de coeur de lecture, et je suis assez avare de cette dénomination ! ;-)

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    1. Ça ne m'étonne pas, c'est vraiment un très beau récit, à la fois simple, juste et touchant.

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  2. J'étais déjà tentée en lisant les avis de Kathel et Sandrine, mais je pense que tu finis de me convaincre. Je suis dans une période très "indienne", avec une envie pressante de lire la série des Walt Longmire de Craig Johnson suite à mon visionnage de la série.

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    1. Ah, les Craig Johnson sont très bien aussi, dans un genre différent, toutefois... je ne savais pas qu'une série en avait été tirée (ceci dit, je ne regarde pas de séries)...

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  3. Je me disais bien que j'avais vu ce titre quelque part ... Sérénité et mélancolie ... Je vais me le garder pour un moment de vacances, là où je peux mettre "ne pas déranger" et me retirer du mouvement perpétuel. Hâte !

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    1. C'est vrai qu'il s'apprécie d'autant plus au calme et en solitaire, pour parcourir sans parasites extérieurs ses grandes plaines herbeuses et ses flancs de montagnes recouverts de conifères et arpentés par les ours....

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  4. J'ai adoré ce roman ! Et je viens d'acheter celui sorti le mois dernier, j'espère qu'il est du même tonneau.

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    1. Je compte bien lire moi aussi son autre titre, tant j'ai été séduite également par celui-là.

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  5. C'est marrant, on me l'a vivement recommandé tout dernièrement :) Et du coup tu en rajoutes une couche, j'ai vraiment envie de le lire !

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    1. En effet, tu n'as plus le choix... mais je suis sûre que tu ne le regretteras pas !

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  6. Tu es très convaincante… Je note le titre de ce livre. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. J'espère qu'il te plaira autant qu'à moi, mais j'ai peu de doutes, ce roman est un condensé de simplicité, de pudeur, et il dit pourtant des choses très profondes...

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  7. Je suis ravie que ce texte t'ait plu, je n'en doutais d'ailleurs pas. Merci donc pour cette participation (je suis en retard dans la récolte des billets...)

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    1. J'étais quasiment sûre moi aussi qu'il me plairait ! Je vais bien sûr continuer avec son titre qui vient de paraître. Je dois rédiger un autre billet qui entrera aussi dans le cadre de l'éditeur du mois, avec un avis un peu moins enthousiaste...

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