"ENtreFER" - Iain Banks

"L'haleine de Mr Berkeley empeste la naphtaline. Je ne peux que supposer qu'il se prend pour une commode."

J'aime quand une lecture me déstabilise. Autant dire que le début de celle d'ENtreFER était fort prometteur...

...Vous êtes projetés dans l'esprit d'un homme qui vient d'être victime d'un accident de la route, et sombre dans la douleur et l'inconscience... Puis vous êtes transportés sur une obscure route de montagne dont le point culminant est le lieu d'une scène troublante et vaguement sinistre : le conducteur d'une voiture à cheval y croise, dans une obscurité brumeuse, une sorte de double. Vous apprenez aussitôt qu'il s'agit là du rêve inventé à l'intention de son psychiatre par John Orr, narrateur amnésique que l'on suit ensuite dans son quotidien, au cœur d'un univers étrange, dominé par un pont aux dimensions si phénoménales qu'il semble impossible d'en rejoindre le bout. 

L'édifice surplombe la mer, supportant un enchevêtrement de rues, d'immeubles ayant été bâtis sur sa structure complexe comme des tumeurs sur des organes, et un réseau ferroviaire prenant des allures de colonne vertébrale. Aucune terre n'est visible à l'horizon, seules de petites îles ponctuent parfois l'étendue marine, servant de support à quelque pilier du pont. La vie y est régie par des règles strictes, et par un système de classes hermétiques. On y parle de multiples langues que John Orr ne comprend pas. Cela fait huit mois que ce dernier a été ramené dans les filets d'un bateau de pêche puis laissé dans ce curieux univers que l'on prétend délimité à ses confins par une Ville et un Royaume si lointains qu'on ne sait s'ils sont réels ou le résultat d'une fantasmagorie collective. Tous ses besoins sont pris en charge par l'hôpital où il est suivi par le Dr Joyce, psychiatre persuadé que la clé de sa guérison réside dans ses rêves.

John aimerait quant à lui en savoir plus sur le Royaume et la Ville, et sur ce qui se trouve au-delà du pont d'une manière générale. Il a l'intuition qu'il existe, quelque part, une terre dont il est peut-être originaire. Une succession d'événements étranges vient contrarier sa routine : sa télévision n'affiche plus que l'image d'un homme intubé et visiblement dans le coma, son téléphone tombe en panne, une flotte aérienne clandestine dessine dans le ciel d'obscurs messages...

"ENtreFER" est un roman foisonnant, original, une mise en abyme au cœur de l'inconscient qui surprend le lecteur en l'immergeant dans des univers variés, en superposant des rêves plus ou moins limpides, tantôt monstrueux, tantôt revêtus de la banale apparence de la réalité. Le langage même y est parfois soumis à de brutales variations. A l'instar de John Orr, on se sent quelque peu bousculé, et habité de perceptions étranges face à ce monde peuplé d'êtres qui semblent envahis d'une sorte de vacuité, comme s'ils n'étaient pas vraiment réels. Lui-même évoque une sensation d'écrasement permanente et profonde, dont il ne parvient à cerner la cause. Et la succession d'épisodes a priori sans lien les uns avec les autres, dont certains sont empreints d'une violence sourde, quand d'autres sont ouvertement sanglants, entretient chez le lecteur un sentiment mêlé d'angoisse et d'étrangeté, que viennent soudain détromper une note d'humour décalé, absurde, ou une touche de légèreté... 

Malgré une fin pas tout à fait à la hauteur de ce que j'espérais (j'aurais aimé que l'auteur entretienne jusqu'au bout l’ambiguïté entre réel et imaginaire), j'ai vraiment aimé ce roman inclassable et inventif, qui m'a souvent fait penser à Lanark, avec lequel il a par ailleurs en commun d'avoir été écrit par un écossais.

Commentaires

  1. Réponses
    1. Cela faisait des années que je voulais le lire, mais impossible de le trouver en librairie (j'aurais pu le commander, mais ce n'est pas dans mes habitudes, j'ai une liste tellement longue de titres notés que quand je n'en trouve pas un, je me contente de me rabattre sur un autre !) Et puis à l'occasion d'un séjour à Lille, je suis allée traîner mes guêtres au Furet du Nord, et je suis tombée dessus, tu imagines ma joie .. ! Je l'ai lu aussitôt, et je n'ai pas été déçue (juste un peu à la fin, mais pas suffisamment pour gâcher mon plaisir).

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