"Prière pour ceux qui ne sont rien" - Jerry Wilson

A la rencontre des êtres de l'ombre...

C'est son expérience de garde municipal pour les Parcs et Forêts de Boise, petite ville d'Idaho, et surtout les rencontres qu'elle lui a permis de faire, qui ont incité Jerry Wilson à écrire ce roman. C'est d'ailleurs, plus qu'un roman, une suite d'épisodes, mettant en scène certains personnages récurrents, et d'autres que l'on ne croisera que fugacement.

Ces personnages sont des individus que l'auteur a réellement connus, comme il l'indique dans sa préface, ajoutant que beaucoup sont déjà morts... car ceux qu'il s'attache à dépeindre sont ces invisibles que l'on évite généralement du regard, ces miséreux, ces sans-abri dont on a tendance à surtout remarquer l'ineffable saleté...

Témoin temporaire (il a travaillé aux Parcs et Forêts pendant dix ans) de leur déchéance, mais aussi de leurs habitudes, et de l'organisation régissant leur communauté, lui a fait plus que de les voir : il les a regardés, au-delà de leur apparence pitoyable et repoussante, a noué des relations avec eux, s'intéressant aux histoires de leur quotidien, apprenant à connaître ces laissés-pour-compte.

Au fil d'immersions rythmées par las tâches accomplies au titre de son ingrate mission -ramassages de détritus et des déjections humaines, nettoyage des toilettes publiques...-, il nous emmène à leur rencontre, esquissant des portraits touchants de sobriété et de vérité de ces hommes et de ces femmes plongés dans l'immuabilité d'un présent sordide et violent. Car on ne sait pas d'où viennent la plupart de ces pauvres hères, comme on ignore les circonstances qui les ont relégués dans l'impasse de l'existence, bannis d'une société qui préfère les oublier. Ces êtres qui semblent donc avoir occulté leur passé ne songent pas non plus à l'avenir, les projets sont ceux de l'immédiat, liés à l'impératif de survie, trouver de la nourriture, quelques cigarettes et de la bière, un endroit où dormir... la concrétisation de ces objectifs ne représente bien entendu ni une victoire, ni un accomplissement, et n'occasionne pas de fierté, il s'agit simplement de tenir jusqu'au lendemain.

Les rapports sont souvent brutaux, rendus agressifs par l'alcool et la précarité, les séjours en prison fréquents. La mort, la maladie sont omniprésentes, au point qu'elles sont considérées avec fatalisme, presque avec banalité, comme le témoignage de l'acceptation du peu de valeur de leur existence. Les préoccupations sont prosaïques, les comportements grossiers, voire carrément répugnants... et pourtant, surgissent aussi parfois de ce cloaque des manifestations de solidarité, de compassion. On retiendra notamment la gentillesse de Weatherby, le clochard féru de lecture, qui apporte à une jeune accouchée des sandwichs et une plaque de tôle pour s'abriter de la pluie, ou encore le dévouement de Rita, qui dans la cabane où elle fabrique des cages à oiseaux, s'applique également à soigner les plaies, fréquentes et diverses, de tous ces va-nu-pieds.

Jerry Wilson n'embellit ni ne juge ces figures tombées dans l'engrenage de la misère et de la rue, sans doute conscient, lui qui vivote d'un boulot mal considéré, qu'un rien suffirait à le faire rejoindre la cohorte de cette humanité déchue. Il rapporte, sans censure, leur grossièreté gouailleuse, leurs moments de tristesse, leur fausse désinvolture bravache. Il les voit tels qu'ils sont, ni meilleurs ni pires que les autres, et c'est sans doute le meilleur hommage qu'il pouvait leur rendre...

Commentaires

  1. Ah oui, je me souviens bien l'avoir repéré chez Jérôme et l'avoir noté même. Ton billet confirme qu'il vaut vraiment le détour. Je re-souligne sur ma LAL !

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    1. J'ai aimé l'approche de Jerry Wilson. Il décrit ces individus tels qu'ils sont, sans pathos ni dégoût. J''espère qu'il te plaira.

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  2. Ton billet incite vraiment à lire ce livre !

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    1. Je pense qu'il te plairait, l'auteur aborde ces destins cabossés avec tellement de "naturel", que même l'aspect parfois très repoussant de ces individus ne nous fait jamais occulter leur humanité.

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  3. Pas de jugement ni de psychologie de comptoir, non. Des faits rapportés sans esbroufe dont la portée secoue sévèrement le lecteur, tout ce que j'aime en somme.

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    1. Oui, ça fait du bien cette vision "à hauteur égale"... j'aime aussi !

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