"Ecoute la ville tomber" - Kate Tempest

"La ville baille, fait craquer ses phalanges. Regarde quelques pauvres âmes sombrer, par sa faute, dans la spirale de la folie (...)"

C'est l'histoire d'une jeunesse qui se débat contre la perspective de la médiocrité, une jeunesse qui veut croire en ses rêves. Une jeunesse dont nous suivons trois des représentants bien décidés à échapper au déterminisme social les condamnant à croupir dans leur grisâtre banlieue londonienne.

Becky ne vit que pour la danse. Travailleuse, opiniâtre, elle finance ses cours en complétant ses revenus de serveuse par un emploi de masseuse. Sa carrière végète, s'englue dans les tournages de clips où elle joue les filles sexy derrière un rappeur fabriqué par un label. Et elle a beau entretenir son carnet mondain et participer à toutes les auditions possible, elle est bien consciente qu'à vingt-cinq ans, elle est déjà trop vieille pour espérer éclipser les nymphettes aux dents longues prêtes à tout pour occuper le devant de la scène.

Harry et Leon sont amis depuis l'enfance, unis par une compréhension et une confiance indéfectibles, et le projet commun de monter un café solidaire. En vue de réunir la somme nécessaire, ils vendent de la drogue aux nouveaux riches et fils à papa qui s'affichent dans les soirées branchées. Harry, petit bout de femme au physique de garçon manqué et à la volonté de fer, s'occupe du négoce, pendant que Leon, dans l'ombre, affûté et vigilant, lui sert d'ange gardien.

A ce trio s'ajoute Pete, petit ami de Becky et frère d'Harry, chômeur désœuvré et pessimiste, déjà alcoolique.

La ville dans laquelle ils évoluent peut également être considérée comme un personnage à part entière, tant sont présents, tout au long du récit, les bruits, les odeurs et les image de ce sud de Londres miné par le chômage et la pauvreté, investi d'une faune de paumés faisant partie intégrante de ses rues où se mêlent malgré tout en plutôt bonne entente une population hétéroclite d'origines diverses.

Les avis lus à son sujet, m'avaient fait imaginer un roman à la narration originale, à l'écriture très poétique et peut-être déroutante... Or, la narration en est plutôt classique. "Ecoute la ville tomber" démarre sur l'épisode d'une fuite, celle de Becky, Leon et Harry, à bord d'une voiture dont le coffre contient une valise bourrée de billets. Nous sommes ensuite ramenés quelques mois en arrière, à l'origine des événements ayant conduit à ce dénouement. Les passages nous familiarisant avec les héros sont enrichis de flash-backs à l'occasion desquels nous pénétrons l'histoire, plus ou moins détaillée, de leurs parents et de leur enfance (la répétition de ce procédé m'a un peu agacée). En nous éclairant sur les antécédents de ses personnages, l'auteur affiche la volonté de les situer dans un contexte familial souvent dysfonctionnel qui permet de mieux comprendre leurs forces comme leurs faiblesses, et apporte un éclairage sur leurs aspirations comme sur leurs obsessions.

La génération qu'ils représentent est, à l'inverse de celle de leurs parents, une génération sans idéologie ni révolution, dont les combats sont individuels. Ils ont grandi dans des quartiers miséreux, dans une jungle urbaine ne laissant guère de chance aux plus faibles et aux mal-nés. Pour autant, "Ecoute la ville tomber" n'est pas un récit sordide, parce que les héros de Kate Tempest refusent de s'accommoder du destin que leur environnement aurait pu leur réserver. Leur soif de vivre et de réussite les sauvegarde de la défonce bon marché, du sexe foireux, de la tentation de la violence gratuite. Leurs espoirs parfois naïfs, leur détermination, leur refus des compromissions les rendent d'autant plus lumineux qu'ils s'opposent à un monde -celui dans lequel leurs ambitions les font évoluer- d'hypocrisie et d'apparence.

Si la narration "d'Ecoute la ville tomber" est donc plus banale que ce à quoi je m'attendais, sa langue est en effet éloquente, musicale, osmose souvent réussie (bien qu'émaillée de quelques maladresses) de poésie et de modernité, de justesse et d’originalité : Kate Tempest a le sens des images qui d'emblée surprennent, mais dont la pertinence nous paraît évidente dès que leur sens nous imprègne.

Son regard sait se faire à la fois acéré et tendre sur cet univers tantôt délétère, tantôt galvanisant qu'elle dépeint, et sur ses personnages qu'elle rend extraordinaires et profondément touchants.

Commentaires

  1. On me l'a souvent conseillé ces derniers temps, je vais finir par craquer !

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    1. C'est vrai qu'il a été bien vendu sur de nombreux blogs ! Je l'avais personnellement noté suite à un article dans le Sud-ouest et un heureux hasard a fait que je l'ai trouvé d'occasion peu de temps après. Un auteur à suivre, en tous cas...

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  2. Le titre est accrocheur, je me souviens l'avoir croisé . Merci pour cet avis précis, je craignais en effet que le récit ne soit trop sombre, voir complaisant.

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    1. Un beau titre, oui, et un beau texte dans l'ensemble, poétique sans être trop lyrique. Il y a bien quelques maladresses, mais elles ne gâchent pas le plaisir, et il s'agit d'un premier roman. Les personnages sont bien bâtis, l'intrigue bien rythmée... à lire...

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  3. Je peux de nouveau publier des commentaires, voilà mon cœur apaisé :-) (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui, je vois ça, j'ai exposé ce problème sur une plateforme d'aide, sans grand succès... visiblement, c'est une anomalie qui touche de nombreux blogueurs, sans qu'une solution soit connue.

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  4. Quelle critique intéressante et argumentée, j'aime !

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    1. J'espère qu'elle t'a donné envie de découvrir cette jeune poétesse très prometteuse !

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