"Crépuscules" - Joël Casséus

"Alors la journée est grosse de mille crépuscules qui troublent déjà le jour par leur désir d'être, par leur désir de vivre, de tout couvrir de leur rassurant désespoir".

Comment vous dire la beauté de ce texte étrange et terrible, qui à la fois vous enveloppe et vous heurte, vous enserre entre son harmonieuse musicalité et son atmosphère sourdement pesante...  Comment vous convaincre que son sombre et macabre propos n'altère pas sa poésie ?

Y évoluent des êtres sans nom, dans des lieux eux aussi anonymes, à une époque indéfinie... leurs voix se succèdent, alternances de "je" que l'on identifie peu à peu, dont les interventions composent, par bribes, un tableau du sordide environnement dans lequel ils nous immergent.

Un couple de réfugiés arrive dans un "village" de wagons. Elle est enceinte, lui est un sans-papiers aux iris lacérés, portant des tatouages l'apparentant à une communauté honnie. La confrontation avec les quelques habitants du lieu est pesante de silences inconfortables et hostiles, alimentée des peurs, de la détresse, de l'impératif quotidien qui hantent chacun, celui d'une survie mécanique et pessimiste, parfois proche de l'animalité.

L'endroit est comme une impasse, où l'humanité aurait aboli tout espoir et toute joie. Ceux qui y coexistent semblent s'être arrêtés là pour accumuler la poussière et disparaître lentement, en silence. Il y règne une ambiance post-apocalyptique : le sol est empoisonné par les déchets métalliques qui le jonchent ; des charniers, offrant le spectacle devenu banal de monceaux de cadavres, le parsèment. Le panorama, vide d'une nature disparue, bordé par la fumée de cheminées d'usines, est plombé par un ciel toujours grisâtre. Les drones qui sillonnent le ciel en permanence rappellent la guerre que mènent, derrière des écrans, des enfants soldats. 

Les crépuscules hantent les esprits en permanence, comme si leur régularité les dotait d'une dimension intentionnellement maléfique.

Plongé dans les pensées de chaque acteur de ce huis-clos oppressant de violence insidieuse et d'angoisse effroyable mais latente, le lecteur appréhende les éléments de cet univers sombrement énigmatique en tissant des connexions entre leurs propos elliptiques, faits de phrases tronquées, d'émotions livrées sur le vif, d'auto-questionnements anxieux. S'y expriment à la fois la peur de l'autre et la peur de cette peur, l'effroi de constater qu'on ne sait plus voir que ce qui nous sépare, et non plus ce qui nous rapproche... s'y manifeste la difficulté à conserver sa dignité et sa capacité à l'empathie au milieu du chaos instauré par la violence du monde. Mais il en émane aussi quelques lueurs d'espoir, nichées dans la perspective de l'enfant à venir, perspective effrayante face à l'avenir probable qui l'attend, mais pourtant riche de la promesse irréductiblement liée à l'acte du don de la vie...

Et c'est surtout, malgré son propos, un texte magnifique, à l'écriture à la fois minimaliste et  envoûtante, comme si Joël Casséus avait trouvé le parfait équilibre entre beauté et efficacité.

"Parce que nous ne sommes pas endeuillés de ce crépuscule particulier, mais de l'ensemble. De tous ceux qui sont passés et de ceux à venir ; puisque nous sommes incapables de les différencier, puisque notre détresse n'a pas de limites".

>> Une lecture proposée par le blog de la Librairie Dialogues.

Commentaires

  1. On peut dire que tu es forte pour susciter l'envie (en tout bien, tout honneur, bien sûr !) :-D Je n'avais encore jamais entendu parler de ce roman et grâce à toi, je n'ai plus qu'une envie : le lire !!!!

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    1. C'est le but ! Il faut le lire, c'est un texte original et très beau (oui, je sais, je me répète)... je serais de plus curieuse de lire ton avis...

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  2. Pfiou ça a l'air d'être une sacrée pépite mais même s'il semble y avoir de la lumière au bout du tunnel et quelques torches tout le long, je crains que sa traversée ne soit trop oppressante pour moi.^^

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    1. Ce serait tout de même dommage de passer à côté.. je l'admets, il est en effet très sombre, mais l'écriture est un régal !

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  3. Je suis restée complètement en dehors de ce roman. Tu savais qu'il s'agit d'une trilogie et que l'auteur, d'origine belge, habite au Québec?!

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    1. Oui pour ses origines et son pays de résidence (je l'ai lu dans la notice biographique incluse dans le roman) et non pour le fait qu'il s'agisse d'une trilogie, mais je m'en réjouis d'avance, merci pour cette bonne nouvelle ! Qu'est-ce t'as laissée en-dehors ? L'écriture, le contexte vague, anonyme ?

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    2. L'atmosphère trouble (et troublante) m'a bien plu. Les personnages aussi. Ici, c'est le style qui m'a laissée sur le bord du chemin!

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    3. Dommage, face à un style auquel on n'adhère pas, il n'y a pas grand-chose à faire...

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