"Sombre aux abords" - Julien d'Abrigeon

Chants de détresse.

"Sombre aux abords" m'a dans un premier temps quelque peu déstabilisée : je pensais lire un roman, et il s'agit en réalité d'un recueil de nouvelles, inspirées d'un album de Bruce Springsteen ("Darkness on The Edge of Town"). Ça, je ne l'ai su qu'après avoir bien entamé ce recueil, la cohérence liant ses textes ayant contribué à entretenir mon erreur... une cohérence à la fois stylistique, et contextuelle.

Julien d'Abrigeon nous emmène dans ces zones rurales dénuées de bucolisme, alternant entre mornes bourgades bornées par des zones commerciales organisées autour de successions de ronds-points, et une terre appauvrie que l'on a abandonnée pour un travail ingrat à l'usine ou au sein d'une des petites entreprises vivotant dans ces lieux sans joie ni perspectives, qui sont comme des cul-de-sac de l'existence...

On y croise des jeunes en quête d'argent facile ou de sensations fortes au volant de bolides qui foncent dans la nuit, et qui parfois s'y écrasent, des êtres que leur différence, leur laideur excluent, qui ont explosé ou sont sur le point de le faire, fauchés dans leurs tentatives pour échapper à une vie médiocre et routinière. 

La violence, la détresse sont omniprésentes, la solitude aussi. Les épisodes expriment des relations familiales tendues, des carences affectives, donnent l'impression que c'est un monde fait d'hommes vaincus et de mères absentes ou effacées, un monde où on épate les filles en fanfaronnant face à des dangers que l'on provoque, pour essayer de les retenir...

Mais tout cela est, finalement, accessoire, car "Sombre aux abords", c'est d'abord et surtout une écriture. Au-delà des similarités entre les intrigues -souvent réduites à presque rien-, le véritable fil rouge du recueil est la puissance, le flot de cette langue qui suinte l'urgence et une détresse hurlante, et vous embarque dans sa poésie brutale et incantatoire. Les mots, les phrases, tels des crachats jetés en rafale, vous immergent dans un univers gluant et percutant à la fois, et dans l'intimité de personnages dont vous connaissez rarement l'identité, mais dont vous pénétrez les obsessions et les intériorités dévastées...

Très fort...

>> L'avis de Jérôme

Commentaires

  1. Je note... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Un recueil à découvrir... comme l'écrit Jérôme plus bas, il est injustement passé inaperçu à sa sortie...

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  2. Du coup étant fan du Boss et de cet album, je le note aussi !

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    1. Je connais très peu Bruce Springsteen, mais j'ai du coup écouté l'album après ma lecture, sans, je l'avoue, avoir eu l'impression de faire le lien entre les deux, je suis donc très curieuse de lire l'avis de quelqu'un qui fera l'inverse !

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  3. Pas toujours facile de lire un recueil de nouvelles quand on pense commencer un roman... Je t'avoue que je ne suis pas fan de ce genre de surprises.. Mais tu sembles avoir surmonté cette "difficulté" ;)

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    1. Disons qu'au départ, je me suis sentie un peu perdue : comme les personnages restent dans une sorte d'anonymat, je pensais avoir affaire à un seul narrateur, et je comprenais pas ce que je lisais... mais ayant compris assez vite qu'il s'agissait de nouvelles, cette gêne n'a pas duré très longtemps. Il m'était arrivé la même chose avec Contrenarrations, de John Keene (c'est le risque quand on lit un titre noté il y a longtemps, et qu'on ne consulte pas la 4e de couverture...)

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  4. On en a trop peu parlé de ce recueil de nouvelles je trouve.
    (https://litterature-a-blog.blogspot.com/2016/12/sombre-aux-abords-julien-dabrigeon.html)

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    1. Tu as tout à fait raison, je l'avais personnellement noté sur 'Un dernier livre avant la fin du monde". J'en profite pour rajouter un lien vers ton billet..

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  5. je le note... Je ne le connaissais même pas avant de lire ta chronique!
    j'aime les nouvelles en général mais j'ai encore du mal à rédiger une chronique après la lecture:-)

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    1. C'est vrai que ce n'est pas un exercice facile que d'évoquer des nouvelles dans un billet (je trouve d'ailleurs cette critique poussive...) mais le recueil est à lire, en tous cas !

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  6. Jérôme, puis toi... Impossible de passer mon chemin! Je le note de ce pas.

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    1. Entre ton appétence pour les nouvelles, et l'originalité avec laquelle Julien d'Abrigeon s'essaie au genre, cela devrait être concluant !

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