"Viande à brûler" - César Fauxbras

"- Je veux bien vous prendre pour un belge, dit le toubib, mais non pour un homme de vingt-sept ans. Vous avez trente-sept ans, au moins. En tout cas, vous les paraissez.
- Je parais vieux, dit Richardon, parce que je ne mange pas. Quand j'aurai à manger, je paraîtrai man âge véritable.
- Je regrette, dit le toubib. La légion n'est pas un sanatorium."

Mais qu'est-ce donc que cette "viande à brûler" ?
N'allez pas imaginer avoir affaire à un roman d'horreur, si je vous précise qu'il s'agit de viande humaine... non, le roman de César Fauxbras est bien ancré dans la réalité, celle du début des années trente, au cours desquelles l'Europe subit les premières répercussions de la crise économique née aux Etats-Unis. Cela se traduit par les premiers phénomènes de chômage de masse, et la multiplication de "bras inutiles", dont il faudrait se débarrasser comme d'un excédent de marchandises, si l'on en croit l'un des protagonistes que l'on a l'occasion de croiser dans ce récit...

Paul Thévenin est l'un de ces inactifs, ayant perdu, à l'instar de plus de 330 000 citoyens français, son emploi. Plaqué par sa femme, et défait de ses dernières économies par un escroc, ce consciencieux comptable, qui bénéficiait jusqu'alors d'un revenu confortable, atteint peu à peu les derniers échelons de la condition sociale. Il relate cette chute, et le cynique engrenage de la pauvreté, dans le journal qui nous est donné à lire.  

C'est ainsi dans son quotidien que nous sommes immergés, un quotidien semblable à celui de tant d'autres, devenus ses frères de misère, fait d'humiliations et de précarité : l'entassement dans des chambres minuscules d’hôtel miteux dont les propriétaires s'arrogent tous les droits envers ces déclassés, les queues interminables aux guichets du Service du Chômage, l'amaigrissement, la malnutrition et les maladies conséquentes, mais aussi l'amitié, la solidarité qui unissent ces exclus. On se refile des tuyaux pour manger pas cher, les plus débrouillards font parfois profiter leurs voisins de leurs maigres butins, les plus optimistes partagent leurs rêves insensés, de gagner aux courses ou à la loterie, pour partir, le plus loin possible, vivre au soleil et dans l'oisiveté...

Les épisodes animant le petit monde dont le narrateur fait dorénavant partie, traduisent plus que les difficultés matérielles. La condition de chômeur induit une violence psychologique souvent dévastatrice. Les humiliations, la culpabilité provoquée par le regard que pose la société sur ces individus que l'on considère comme des fainéants vivant aux frais de la communauté, le reniement de leur dignité, en font des parias. Eux-mêmes portent sur leur situation et sur leur propre attitude un regard dur et amer, conscients de leur adhésion à ce système souvent absurde : le peu d'allocation qu'ils perçoivent, en leur permettant tout juste de survivre, étouffe en eux toute velléité de révolte... et lorsque ils finissent par atteindre les derniers stades de la misère, marqués par des renoncements de plus en plus douloureux qui les privent de toute force, de tout espoir, ils préfèrent disparaître, définitivement vaincus...

Le récit est empreint de l'ironie féroce et désespérée que génère l'injustice, mais aussi d'une truculence et d'une énergie qui, sans être salvatrices sur du long terme, introduisent quelques bouffées d'air dans cet univers d'une oppressante tristesse, qu'exhausse le sentiment d'authenticité que suscite la lecture.

Commentaires

  1. Le titre est très intrigant ! Je n'avais jamais entendu parler de ce roman. Ca change de ce qu'on voit sur les blogs (le mien compris).

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    1. C'est vrai que les romans français traitant de la crise économique des années trente ne sont pas légion.. c'est grâce à Zorglub (https://thebinarycoffee.blogspot.com/) que j'ai découvert ce roman, il m'a transmis toute une liste de titres à lire, que l'on n'a pas l'habitude de trouver sur les blogs, et dans laquelle je pioche de temps en temps...

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  2. Une découverte intéressante. J'adore le nom de l'auteur déjà.^^ Son oeuvre me fait un peu penser à certains écrits d'écrivains de son époque mais côté anglophone, comme Jack London. C'est vrai qu'on en connaît moins d'aussi grande renommée côté français.

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    1. César Fauxbras est un pseudo pour Gaston Sterckeman... Mais c'est en effet un pseudo sympa, quoique je ne suis pas sûre que "sympa" soit le terme approprié. A découvrir en tous cas, c'est un récit réaliste et très vivant, malgré son sujet plombant !

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  3. le titre me faisait craindre le pire!!! en tout cas ce roman m'intéresse car je n'ai rien lu sur la crise économique de l'époque, côté français et vu ce qu'il se passe actuellement, c'est diablement d'actualité !

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    1. Oui, c'est vrai que le propos n'a pas pris une ride, malheureusement !

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  4. Je te conseille aussi "La Débâcle". Rien à voir avec "Viande à brûler" mais édifiant et drôle...

    Un nombre impressionnant de soldats français, dont énormément de réservistes, sont faits prisonniers par l'armée allemande lors de l'été 40. Alors qu'il est lui-même fait prisonnier à Ledringhem, près de Dunkerque, César Fauxbras se met à consigner tous les propos de ses compagnons de fortune. La prison se fait lieu de libération de la parole, jusqu'alors bâillonnée par le "devoir" de réserve et la peur des représailles. Les opinions sondées sont celles d'hommes habituellement muets, s'exprimant ici sans détours, bien loin du panache militaire et des opinions officielles évoquant notamment la vaillance des soldats de l'armée française. Le ton est enlevé, gouailleur. Il sert une autre vision de l'Histoire. Les soldats cherchent à comprendre la situation, à expliquer les raisons de la défaite et de leur détention. Deux causes sont invoquées : la faiblesse de l'armée française face à l'efficacité de l'armée allemande ou bien le défaut de motivation des trouffions. C'est cette vie de trouffion qui est ici rapportée, les inquiétudes des uns, les regrets des autres notamment le tiercé du dimanche ou l'éventuel raccourcissement du Tour de France causé par cette guerre... Les plaisanteries qui fusent sont des merveilles de français argotique. Des projets d'évasion franchement loufoques se profilent. Le texte montre au final les limites du patriotisme et de la désertion. Grand roman de la débâcle, écrit par les mobilisés eux-mêmes, qui se pensent victimes d'une vaste "couillonnade"...

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    1. C'est très alléchant ! Merci pour cette mini chronique !

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  5. On m’a déjà parlé de ce livre que j’ai prévu de lire... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. je crois que c'est moi d'ailleurs... mdr
      https://deslivresetdesfilms.com/2016/11/02/top-25-des-maisons-dedition/

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    2. Oui :-) (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    3. Bonne lecture, Goran (il devrait te plaire) !

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  6. Très belle article, trop bien écrit, mais tu ne dis pas si tu as aimé !? :-)

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    1. C'est vrai, je ne le dis pas, mais ça ne se ressent pas un petit peu, quand même ?! Oui, j'ai aimé... surtout ce mélange de gouaille et de noirceur... merci encore du conseil, et j'ai noté La débâcle.

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    2. tu sais, moi et la subtilité ça fait 2 ! :)
      mais si j'avais bien compris...
      attention, pour "La débâcle", c'est pas un roman mais un recueil d'anecdotes parfois très courtes (1 phrases)...
      dis donc ça fait 3 / 3 (3 livres conseillés/3 livres aimés) non ?
      ça se fête ?! :-)

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    3. Exact, c'est pour l'instant un sans-faute !

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