"Entre hommes" - Germán Maggiori

Noir, c'est noir.

C'est en refermant ce roman, après l'avoir terminé, que j'ai réalisé à quel point son titre était significatif. Car c'est en effet uniquement "Entre hommes" que nous passons le temps de cette lecture, si l'on excepte deux ou trois personnages secondaires féminins dont l'apparition n'excède pas une dizaine de lignes... Et dire que les représentants de la gent masculine que l'auteur y met en scène n'en donnent pas une bonne image est un euphémisme !

Nous sommes à Buenos Aires, plus précisément du côté de sa facette transgressive et ténébreuse, quoiqu'on se demande s'il en existe une autre, de facette, tant tous les niveaux de pouvoirs, tous les échelons sociaux, y semblent gangrenés par la perversion, la corruption et la violence.

Difficile, par exemple, de distinguer policiers et hors-la-loi, dont les méthodes et les valeurs présentent de troublantes similitudes, quand leurs intérêts ne sont pas carrément communs... la torture est minutieusement pratiquée dans les salles d'interrogatoire du commissariat dont nous suivons deux des inspecteurs, le surnom du commissaire qui le dirige -le Boucher- laissant rêveur... Dans ce sordide univers, tout quidam est d'ailleurs désigné par un sobriquet que lui vaut une particularité physique ou, plus souvent, une de ses manies. Ainsi nos deux policiers, Garmendia et Almada, sont respectivement surnommés le Monstre et le Timbré. Et ce n'est pas la pire de ses lubies qui est à l'origine du pseudonyme de ce dernier. Sa tendance à se réciter, de mémoire, pour s'endormir ou se détendre, des articles du règlement judiciaire est en effet bien inoffensive au regard de sa pratique de l'auto-flagellation et surtout de son homophobie pathologique. Il est d'ailleurs connu pour avoir milité dans un groupe para-policier qui s'est donné pour mission d'exterminer ces dépravés que sont les putes et les homosexuels, dont ils s'acquittent vêtus de tuniques blanches, chaussés de sandales, arborant de lourds crucifix en pendentif et dopés à l'éphédrine...

L'enquête qui sert de toile de fond au récit met Garmendia et Almada sur les traces d'une vidéo qu'un sénateur ayant le vent en poupe souhaite récupérer à tout prix, tournée lors d'une orgie impliquant également un juge, un banquier, deux travestis et une prostituée d'à peine vingt ans, inopportunément décédée au cours de la bacchanale... Les services de police, de renseignements, les fédéraux sont tous mis sur le pied de guerre par l'homme politique qui refuse que cet "incident" compromette sa victoire aux prochaines élections.

L'intrigue policière est ici complètement accessoire, et tournée, même, en dérision : les enquêteurs semblent surtout brasser de l'air, imaginent des complots ourdis par les services rivaux, échafaudent diverses hypothèses... et sont toujours à côté de la plaque, parce qu'en réalité, la fameuse vidéo a suivi, au gré de circonstances sans lien les unes avec les autres, un hasardeux parcours, et ne sera d'ailleurs jamais retrouvée, du moins par ceux qui la cherchent.

Mais peu importe, donc, le but de l'auteur étant surtout de nous immerger dans l'univers sordide et barbare, d'une cruauté écœurantes, que constitue la Buenos Aires qu'il décrit, celle des quartiers où règnent délinquance et misère crasse, où une vie ne vaut rien. Ses personnages sont des déclassés, coincés, sans aucune échappatoire, dans ce monde régi par ses propres lois, ses propres mécanismes. Abrutis par les drogues diverses -cocaïne, médicaments- qui leur permettent de tenir un jour de plus, mais qui les rendent moins lucides et plus instables, certains sont pris de visions, restent englués une fois réveillés dans les prégnants cauchemars qui ont peuplé leurs nuits ou les ont surpris lors d'un instant de somnolence. D'autres tombent dans la paranoïa. Pour tous, la folie et/ou la mort ne sont jamais loin.

Ces hommes brutaux, poussés par un instinct de survie qui leur fait commettre les pires bassesses, hantés de pulsions de violence qu'ils ne veulent pas toujours maîtriser, ont parfois d'incongrus réflexes humanistes. On s'étonnera par exemple de ce que Garmendia "le Monstre" emmène en catastrophe à l'hôpital un jeune voleur qu'il vient d'abattre, ou de ce que tel voyou achève un clochard tombé dans puits pour lui éviter de souffrir...

"Entre hommes" est la chronique des vies merdiques de héros souvent répugnants, portée par un cynisme qui exclut tout espoir, que son humour -très noir- rend d'autant plus glaçante.

A lire, mais pour public averti...


Cette lecture me permet de participer au Challenge Latino d'Ellettres :

Commentaires

  1. toi aussi tu fais du "pour public averti" ?! :D

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    1. Oui, j'aime bien de temps en temps le très noir, mais je sais que cela ne convient pas à tous les lecteurs...

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  2. J'avais lu un roman policier de C. ferey qui se passait aussi à Buenos Aires. Pas particulièrement attirée...

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    1. C'est Mapuche, non, le titre de Férey ? J'avais bien aimé, mais j'avais trouvé que la violence y était parfois évoquée avec une certaine complaisance. Ce titre ne ressemble pas vraiment à Mapuche, l'auteur insiste davantage sur l'état d'esprit des personnages que sur les scènes sanglantes, même si le roman en compte quelques-unes.

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  3. Oui. Bon. Là, je vais passer ... ;-)

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    1. Je comprends, si tu n'es pas attirée par ce genre de lecture..

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  4. pas sûre de me laisser tenter! je le note quand même :-)

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    1. Oui, pourquoi pas, du noir argentin, ce n'est pas si fréquent !

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  5. Ton article est parfait, mais j'avoue être peu tentée de m'immiscer dans ces univers d'hommes.

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    1. Je comprends. C'est un univers -tel qu'il est dépeint ici, en tous cas- plutôt rebutant ! A lire seulement si on est accro aux ambiances très très noires...

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  6. Eh bien voilà une lecture pas piquée des hannetons ! M'étonne pas tant que ça, le continent latino-américain sait produire ce genre de représentation hyper macabre de la réalité... qui, il faut les dire, n'en est pas si éloignée (en tout cas dans un pays que je connais mieux, le Mexique). J'avoue ne pas être attirée par ce genre de lecture, mon côté chochotte. Mais merci d'apporter ce regard différent sur la littérature latino !!!

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    1. Je ne suis pas étonnée non plus, à vrai dire... Tu as raison, ce genre d'ambiance n'est pas rare dans la littérature latino. Comme ça de mémoire, j'ai en tête Bélem d'Edyr Augusto (Brésil), Tes yeux dans une ville grise, de je ne sais plus qui (Pérou), ou encore les romans de Medina, d'une noirceur presque insoutenable... à consommer avec modération, sous peine de déprime ! Mais je me suis dit que c'était une proposition intéressante pour le challenge latino..

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  7. Je suis le genre de public averti à qui ce roman conviendrait tout à fait ;)

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