"La note américaine" - David Grann

"Qui de ces gens sont les véritables sauvages, la question se pose".

Les Osages représentent dans l'Amérique du début du XXème siècle une curieuse exception : ce sont de riches indiens. Tirant les leçons de ce qu'ont subi certaines autres tribus, ils se sont montrés malins, et ont su négocier dans leur intérêt les conditions du lotissement des terres où ils ont été relégués pour permettre l’expansion territoriale blanche. Ce lotissement, entrepris dès le XIXème siècle, a pour but d’en finir avec la vie communautaire, et d’assimiler les indiens d’Amérique en en faisant des propriétaires, ce qui permettra par la suite d’acquérir plus facilement leurs terrains. Les Osages, à qui l’ont a attribué des terres a priori stériles aux confins de l’Oklahoma en cours de création, sont ainsi parvenus à augmenter de manière significative la taille des parcelles allouées, et surtout à obtenir un droit souverain sur les ressources du sous-sol. Or, ce sous-sol s’est avéré riche en pétrole, et les Osages –qui le savaient- sont devenus millionnaires en louant leurs terrains aux blancs désireux de les forer.

Cette situation unique, inédite, va susciter de nombreuses convoitises et leur être fatale… Car riche et indien sont aux yeux de la majorité des blancs des termes incompatibles. Le train de vie de la tribu alimente les fantasmes les plus délirants. On prétend qu’ils jettent leurs pianos dans leurs jardins, qu’ils changent de voiture au moindre pneu crevé... Un inspecteur du gouvernement chargé de contrôler les dépenses de la tribu évoque même Sodome et Gomorrhe… Un arrêt fédéral leur impose d'ailleurs des curateurs. Un tuteur est ainsi attribué à chaque Osage dont l'incompétence est jugée selon le nombre d'indiens que compte son ascendance…

Osages devenus riches

L’affaire sur laquelle se penche David Grann dans "La note américaine", qui sera par la suite désignée comme "le Règne de la terreur" et marquera à jamais la tribu, commence avec le meurtre d’Anna, une Osage dont le corps est retrouvé au bord d’une rivière, où elle a été abattue. Sa sœur Mollie Burkhart est effondrée, d'autant plus qu'une malédiction semble toucher les femmes de la famille, sa mère décédant quelques mois plus tard dans des conditions suspectes. Le cadavre d’un autre membre de la tribu, Whitehorn, est bientôt découvert, assassiné lui aussi. Épaulée par son mari Ernest -un blanc-, et Hale, l'oncle de ce dernier, très influent au sein de la communauté, Mollie engage un détective pour retrouver l'assassin d'Anna. Sans résultat. Et l’enquête, successivement confiée au shérif, au procureur de l'état, puis au procureur général, piétine de même. Les hommes de lois, corrompus, ne semblent pas très motivés –les victimes ne sont après tout que des indiens-, ou ne pas avoir intérêt à ce qu’elle soit résolue, et les rares blancs qui semblent sur des pistes sérieuses sont eux-mêmes assassinés avant d’avoir pu livrer le résultat de leur enquête.

Pendant ce temps, une véritable épidémie semble frapper les Osages, dont beaucoup décèdent brutalement de maladies inexplicables.

Après des mois et des mois de stagnation, l’enquête est transmise au Bureau of Investigation, dont le jeune Hoover vient de prendre la direction. Il la confie Tom White, un des personnages phare du récit, étonnamment droit et humaniste dans un contexte de racisme et de corruption, qui abhorre la violence, croit en la réinsertion sociale, et se fait fort de n'avoir jamais utilisé son arme. Il constitue une équipe qui ressemble davantage à une cellule d’espionnage qu’à une équipe d’enquêteurs. En effet, pour approcher les indiens qui ne font plus confiance aux forces de l’ordre et endormir la vigilance des meurtriers -puisqu'il a d'emblée été admis qu'ils étaient plusieurs-, ses hommes s’introduisent dans la communauté comme des taupes ou des agents doubles, sous des couvertures diverses. Après des mois d’une enquête méticuleuse, et parfois décourageante, White et ses hommes parviennent à faire juger les coupables des meurtres d'Anna et de Whitehorn.

Pour Hoover, cette affaire deviendra la vitrine du nouveau Bureau -futur FBI-, en étayant ses arguments pour la nécessité d'une police nationale, composée de professionnels ayant suivi une formation technique et scientifique.

Seulement, ce succès n’est que la partie immergée de l’iceberg de ce que recouvre le Règne de la terreur, ainsi que l’explicite David Grann dans la dernière partie de son récit, même si le lecteur a eu auparavant de nombreux indices lui faisant soupçonner la réelle ampleur de l’affaire.

Anna (à gauche), Mollie Burkhart (à droite) et leur mère Lizzie

Difficile de dénombrer toutes les victimes et a fortiori d’identifier tous les coupables de cette atterrante histoire, surtout après presque un siècle. On retiendra que presque chaque Osage a perdu sous le Règne de la terreur au moins un membre de sa famille, et que ce que l’on a appelé l’Indian Business, cette escroquerie généralisée ayant pour but de les dépouiller impunément, méthodiquement, représenta une opération criminelle complexe, impliquant plusieurs niveaux de la société, les procureurs, juges et forces de l'ordre facilitant les transactions et permettant le blanchiment du produit des arnaques orchestrées par la plupart des curateurs des indiens, ou par les blancs mariés à des membres de la communauté (les deux n’étant souvent qu’une seule et même personne), avec la complicité de médecins et d’avocats véreux.

"La note américaine" est ainsi le récit d’un massacre insidieux, dont l’argent est le mobile, justifié par la vénalité et le racisme, une parenthèse de cauchemar et de désespoir dans l'Histoire des Osages, dont les répercussions se feront sentir sur plusieurs générations, les empêchant d’accorder leur confiance à quiconque, eux qui ont été trompés, assassinés par des proches, sans pouvoir compter sur la protection de la loi et de la justice, en citoyens de seconde zone.

Bien que glaçant, l’ouvrage est passionnant et dense. L’auteur brosse de ces personnages réels des portraits souvent précis, qui les matérialisent –et on est aidé par les photos qui émaillent l’ouvrage- et il enrichit l’intrigue liée aux meurtres et à l’enquête en la replaçant dans son contexte historique et culturel, ethnique. L'immersion au cœur de la communauté Osage -à cheval au moment des faits entre deux siècles mais aussi entre deux civilisations- et les digressions sur les prémisses des méthodes scientifiques mises en oeuvre par les forces de l'ordre sont notamment passionnantes.

A lire.

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec The Autist Reading : son avis est ICI.

Commentaires

  1. C'est bien que ce livre fasse son chemin chez les lecteurs, il le mérite!

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    1. Tout à fait, et il permet de faire découvrir un épisode méconnu -et pourtant récent- de l'histoire américaine.

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  2. Ah, oui, ce livre est vraiment passionnant et, grâce à lui, l'histoire des Osages sort de l'ombre où elle était : tant mieux !

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    1. Tu as raison, avant de lire ce titre, je ne connaissais même pas cette tribu de nom !

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  3. Je te rejoins complètement quant au passionnant et dense. J'ai dévoré cette lecture si parfaitement contextualisée. Toutes les informations quant au début du FBI et l'évolution des méthodes de police ainsi que celle de la justice ont beaucoup ajouté à mon intérêt.

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    1. J'ai trouvé ça très intéressant aussi, on imagine toutes les erreurs judiciaires alors dues à des condamnations basées davantage sur le jugement des enquêteurs que sur les faits...

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  4. J'ai lu beaucoup de billets positifs et je l'avais déjà noté !

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    1. Oui, il faut le lire, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus !

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  5. Déjà noté chez plusieurs blogueuses. Encore une histoire terrible, d'autant plus terrible qu'elle est vraie.

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    1. C'est vrai que c'est un récit glaçant, mais malheureusement assez peu surprenant, quand on y pense. C'est une histoire somme toute éternelle, l'appât du gain et le mépris de l'autre..

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  6. Un livre utile, donc, pour comprendre. Je le note pour plus tard... comme tu le sais, je viens de lire La dernière frontière sur le même thème...

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    1. Oui, je comprends, je vais faire comme toi, dans l'autre sens, puisque j'ai noté La dernière frontière.

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  7. sujet glaçant, je le note pour plus tard, car je manque de courage pour l'instant, tellement c'est terrible, ces Américains ....

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    1. Les Américains n'ont pas l'apanage de la cruauté, mais c'est vrai qu'entre le génocide indien, l'esclavage et la ségrégation, ils traînent de sacrées casseroles...

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  8. Je ne lis pas tout car je veux me garder un peu de suspens dans cette lecture, j'ai l'impression que ça peut se lire aussi comme un roman. Réservé à la bib' mais je ne suis pas la seule sur le coup...

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    1. Tu as raison, j'en dis trop pour quelqu'un qui ne l'a pas lu... je l'ai moi-même entamé sans savoir en détail ce que j'allais y trouver, et oui, il y a du suspense et beaucoup de rebondissements..

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