"Neuf histoires et un poème" - Raymond Carver

"Oui, se dit-il. Un grand mal presse l'univers de toutes parts, et il lui suffirait de la moindre crevasse, de la plus minuscule fissure, pour s'y introduire".

J'ai appris après ma lecture que ce recueil est la compilation des textes qui ont inspiré le cinéaste Robert Altman pour réaliser "Short Cuts", et lu plusieurs avis évoquant une déception par rapport au film, motivée par le manque de cohésion de l'ouvrage. Je me réjouis dans ce cas de n'avoir pas vu ce film, car j'ai personnellement trouvé "Neuf histoires et un poème" cohérent et homogène, de par son ton, comme des thématiques abordées.

Les héros des nouvelles de Carver sont des américains moyens, préservés du malheur, dont l'existence est un jour culbutée par un drame ou traversée par un événement qui malgré son caractère a priori anodin, en influe le cours, parce qu'il introduit le doute dans les fondations jusqu'alors inébranlables d'une routine que l'on avait prise pour le bonheur ou qui du moins procurait une sérénité de surface dont on n'avait pas encore eu l'occasion de gratter le vernis.

Hormis dans la dernière nouvelle -"Je dis aux femmes qu'on va faire un tour"- qui se conclut par un acte violent (mais évoqué avec une brièveté et une neutralité le parant d'une dimension presque irréelle), les réactions des personnages à ces remous sont rarement véhémentes. Raymond Carver, en peu de pages, a l'art d'exprimer ces malaises insidieux qui perturbent de manière inconsciente, de mettre en évidence les contre-coups parfois incongrus que provoque le soudain sentiment de vacuité surgi d'un incident qui fait réaliser le vide ou l'insatisfaction d'une vie. Ses textes sont ainsi empreints d'une tension sous-jacente, laissant planer la possibilité d'un déchaînement ou d'une virulence qui la plupart du temps, restent à l'état d'éventualités.

Soupçon d'adultère, soudain mépris pour le physique vieillissant d'une compagne, menace de licenciement venant remettre en cause les bases d'un foyer, perte d'un enfant... tragédies ou simples accrocs deviennent prétexte à une variation sur ces déséquilibres qui viennent gauchir ou briser des vies sans flamboyance. "Neuf histoires et un poème" traitent du retentissement, de la résonance, au gré de récits taillés au cordeau permettant pourtant de pénétrer l'intimité des êtres, d'appréhender les mécanismes qu'ils mettent en branle pour contrer ou supporter les perturbations du destin, avec détresse ou mélancolie, regret ou amertume, colère ou résignation...

Encore une jolie découverte faite à l'occasion du MOIS DE LA NOUVELLE organisé par Marie-Claude et Electra, justement placé sous l'égide de Raymond Carver :

Commentaires

  1. La légende veut qu'il écrivait ses textes dans sa voiture pour fuire les "perturbations" du quotidien... cela explique peut-être ses textes toujours courts...

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    1. Merci pour ce complément anecdotique... Ce n'est pas forcément dans ma voiture que je me réfugierais si je devais m'échapper du quotidien mais bon, chacun son truc, et puisque, pour Carver, cela donne de tels résultats... c'est tant mieux pour nous !

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  2. J'avais découvert et lu cet auteur après avoir vu "Short cuts" et j'avais adoré ses (très courtes) nouvelles. As-tu déjà lu Richard Brautigan ? Ce n'est pas tout à fait la même chose mais je vois des liens quand même, notamment dans leur manière de raconter le quotidien.

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    1. Oui, j'ai lu deux titres de Brautigan : Mémoires sauvés du vent et Willard et ses trophées de bowling. J'avais d'ailleurs beaucoup aimé, même si je ne m'en souviens plus vraiment... il faudrait que je m'y remette d'ailleurs, Jaenada l'adore, et ça, c'est un sacré argument !

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  3. J'ai toujours deux recueils de nouvelles qui se cachent sur mes étagères...

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    1. Eh bien c'est le moment rêvé pour les en sortir !

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  4. Je me retrouve dans ton billet, grande admiratrice de Carver que je suis. J'aime aussi beaucoup sa poésie. Ces dernières années, les éditions de l'Olivier ont fait un immense travail pour la traduction de Carver et reprenant toutes les éditions originales ( plutôt que celles coupées-adaptées par le premier éditeur américain ).

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    1. Je ne connaissais pas du tout cet auteur (seulement de nom), mais c'est justement l'édition récente de ses textes, saluée par la chronique littéraire d'un journal, qui m'a incitée à le découvrir.

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  5. Je suis ravie de retrouver Carver chez toi. J'ai tout lu il y a plusieurs années. Je le relis ces années-ci, à petites doses, histoire de bien savourer, dans la nouvelle traduction, non coupée. C'est stupéfiant, voire révoltant, l'histoire autour de Carver et de son éditeur.

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    1. J'en suis ravie aussi, ce fut une découverte réussie ! Je ne connaissais pas cette histoire avec son éditeur, que je viens de découvrir sur internet suite à la lecture de ton commentaire, c'est en effet incroyable... on peut remercier les Editions de l'Olivier de ces rééditions en versions originales..

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