"La file indienne" - Antonio Ortuño

Voyage au bout de l'enfer.

Voici un roman dont la structure narrative peut d'emblée déstabiliser, le récit alternant entre plusieurs narrateurs, et adoptant pour chacun un ton différent. Ceci dit, quelques pages suffisent pour se familiariser avec sa construction, et appréhender le sens de son intrigue.

Irma, surnommée Negra, est assistante sociale à la Conami (Commission Nationale de Migration du Mexique). Appelée suite à un incendie dans un centre d'accueil pour migrants d'Amérique centrale ayant provoqué des morts et des blessés, elle est chargée de recevoir les survivants et les familles des défunts, pour s'assurer que les premiers ne feront pas trop de vague, et que les seconds accepteront sans broncher l'indemnisation qui leur est proposée.

Elle est accompagnée de sa fille de six ans, qu'elle devait emmener à Disney grâce aux billets que leur avait offert le père de la petite, sacrifice qu'il lui rappelle avec véhémence à la moindre occasion. Les relations -téléphoniques- entre Irma et cet homme avec lequel elle a très peu vécu, ayant rapidement cerné sa nature malfaisante et perverse -que le lecteur découvre à l'occasion de paragraphes transcrivant ses pensées, ses obsessions-, sont houleuses et méprisantes. 

A Santa Rita, lieu de la mission d'Irma, plane une atmosphère de suspicion, de violence et de menace permanente. Vidal, son voisin de bungalow, responsable de communication de la Conami, se livre à un étrange jeu de séduction quand il ne prépare pas les messages lapidaires destinés aux médias censés faire illusion sur l'action de la commission, en réalité plus occupée à étouffer l'affaire qu'à enquêter sur l'incendie ou à trouver des solutions acceptables pour les migrants.

Un journaliste curieux et tenace, un jeune chef de gang et Yein, dont le mari est mort dans l'incendie, petit oiseau malingre habitée d'une rageuse soif de vengeance, complètent la liste des acteurs ou des victimes du ballet macabre qui, entre jeux de dupes et manipulations, se joue à Santa Rita.

Avec ce récit à la fois complexe et haletant, mêlant intrigue policière, drame social et analyse géopolitique, Antonio Ortuño retrace le calvaire subi par ceux qui, fuyant la misère et l'insécurité de leurs pays, tombent, lorsqu'ils parviennent à joindre l'Eldorado qu'ils avaient fantasmé après un périple cauchemardesque, dans un nouvel enfer... Plumés par les passeurs pour être convoyés dans des wagons surchargés, convoités par les gangs, subissant viols, coups et tortures, ils perdent aux yeux de ceux qui les exploitent leur statut d'êtres humains, pour n'être plus que des marchandises. Et il serait illusoire d'attendre de l'aide d'autorités qui, comme le démontre Antonio Ortuño, travaillent main dans la main avec ceux qui profitent de ces malheureux...

Un récit glaçant, désespérant, mais nécessaire...

Une idée piochée chez Jean-Marc, qui me permet par ailleurs de participer au Défi Latino d'ELLETTRES :

Commentaires

  1. Tu as bien su piquer ma curiosité... Un roman qui semble plus que nécessaire, surtout par les temps qui courent. Je viens d'aller lire une dizaine de pages d'extraits. Il m'en faut davantage. Je passe la commande chez ma libraire demain! Merci pour la découverte!

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    1. Avec plaisir ! J'espère qu'il te plaira. Au-delà du contenu, passionnant mais terrible, la forme est assez originale..

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  2. Dans l'immédiat, j'ai besoin de souffler. On ne peut pas lire en permanence sur toutes les horreurs qui se commettent sur cette planète .. je verrai plus tard.

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    1. Tu as raison, le cumul d'ignominie finit par écœurer, je viens d'ailleurs de lire un polar plutôt léger, et un roman de Russo qui, s'il compte sont lot de drame, offre aussi un humour salutaire !

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  3. j'ai laissé des commentaires mais sans être connectée, je disais juste que tu m'as donné envie mais ma PAL crie à l'aide (mais il arrivera au bon moment à la biblio...)

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    1. Une "PAL"... mais qu'est-ce donc ? (pour ma santé mentale, j'ai décidé d'opter pour le déni..) !
      Mais à lire, oui, même si ce n'est pas tout de suite..

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  4. Dur, mais réaliste en effet... Merci pour la participation !

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    1. De rien, elle m'a permis de faire sortir de ma PAL ce titre vraiment excellent !

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  5. Oh ça a l'air d'être une découverte plutôt intéressante côté Mexique ! On lit bien du léger de temps à autre, on peut bien lire du glaçant mais nécessaire de temps à autre aussi.:)

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    1. Oui, j'essaie d'alterner, où de trouver du "plus léger" quand le noir finit par trop me peser... mais j'aime bien le glaçant en général, parce que ce sont des lectures qui procurent des sensations fortes, et poussent à la réflexion..

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