"Le fils" - Philipp Meyer

"C'est drôle, parce que tout le monde les traite de sauvages et de diables rouges, mais maintenant que je les ai vus de près, je crois que c'est tout le contraire. Ils se comportent comme des dieux. Enfin, je devrais dire comme des héros ou des demi-dieux, parce que tu as contribué à démontrer, ce que d'ailleurs il faudra bien payer, que ces Indiens sont tout de même mortels."

Et voilà mon premier pavé de l'été 2019, qui me permet d'étrenner ma deuxième participation au défi orchestré par Brize. Et ça commence plutôt bien, puisqu'il s'agit d'un coup de cœur...

J'ai retrouvé avec "Le fils" cette amplitude (dépourvue de toute longueur) que sait si bien rendre une certaine littérature américaine, prompte à nous embarquer dans les remous d'une Histoire fondée sur la conquête et la violence.

Sans doute peut-on parler de "saga" : le récit nous fait côtoyer plusieurs générations d'une même famille, se focalisant sur trois de ses représentants, dont les personnalités et les existences deviennent prétexte à planter une époque et les mutations qui la bouleversent. Car le destin de cette famille -les McCullough- est inextricablement lié à l'histoire d'un territoire, le Texas, où s'installent, dans la première moitié du XIXème siècle, attirés par l'offre du gouvernement mexicain de doter de deux hectares de terres tout homme assez courageux ou fou pour risquer de se faire scalper par les Comanches, les parents de l'aîné des trois héros dans l'intimité desquels nous immerge Philipp Meyer.

Eli McCullough, surnommé Le Colonel, est justement né l'année de l'indépendance du Texas (en 1836, et qui dura une décennie). Adolescent, il est enlevé par des Comanches ; il passe trois années dans leur tribu, dont il devient un membre à part entière. Il en gardera un inextinguible goût pour la liberté, mais surtout le caractère inébranlable de ceux qui, portés par la conviction que la survie de leur clan autorise toutes les violences, et que toute vie humaine ne pèse que son poids de viande, écrasent et conquièrent sans mauvaise conscience ni aucune pitié. A son retour parmi les blancs, sa tribu ayant quasiment été décimée, et après un passage chez les Rangers, Eli se lance dans l'élevage, et bâtit peu à peu, sur cette rude et hostile terre texane où son père s'est échiné, la fortune qui sortira les McCullough de l'anonymat.

Plus d'un siècle et demi plus tard, son arrière petite-fille, J. A. McCullough, allongée et à moitié inconsciente sur le sol de la salle à manger de son ranch, essaie de reconstituer les événements qui l'ont mise dans cet état. Elle est seule, très âgée, ses souvenirs affleurent et occultent ses interrogations sur sa situation présente. Ça n'a pas toujours été facile, mais elle est parvenue, malgré les réticences machistes, à redresser la fortune du clan, si mal gérée par son père. Son arrière-grand père, dont elle a été si proche, enfant, avait bien compris qu'elle seule avait la trempe, avec sa hargne froide et sa robustesse naturelle, pour sauvegarder l'héritage familial.

Peter, "Le fils", celui d'Eli, avec sa bienveillance, son rejet de la violence, est la honte de la famille. Les extraits de son journal écrits à partir de l'été 1915 nous plongent dans les prémisses des troubles révélant l'opposition entre ceux que l'on nomme les "blancos" et les mexicains, qui mèneront à l'exil de ces derniers vers leur terre d'origine. Suite à un vol de bétail, les McCullough organisent une expédition punitive chez leur voisins de toujours, les Garcia. C'est un véritable massacre, dont Peter gardera un profond traumatisme. Mais malgré l'expression régulière de son désaccord envers les pratiques des siens, lui aussi semble finalement irrémédiablement lié à ce clan, et se montre passif, car impuissant, devant ravaler sa révolte face à la victoire de l'iniquité et de la sauvagerie, subissant son appartenance au groupe des gagnants, lui qui croit pourtant que l'histoire de l'humanité participe d'un mouvement inexorable de l'instinct animal à la pensée rationnelle... attendant du monde qu'il devienne bon, il est condamné à vivre dans la déception.

C'est avec beaucoup de finesse que Philipp Meyer dresse ces trois portraits, dépassant leurs traits de caractère les plus flagrants pour leur conférer une réelle épaisseur, une scène suffisant parfois à nous faire entrevoir leurs failles, leurs nuances, leur complexité. La sécheresse de Jeannie est ainsi contrebalancée par ses doutes, ou l'expression de certains de ses fantasmes, l'intransigeance du Colonel légèrement adoucie par la tendresse qu'il manifeste -bien que rarement et toujours avec mesure- pour cet humanisme qu'il ne peut lui-même se permettre : habité par sa vision pragmatique, combative du monde, il ne vit que pour la défense de son clan, y compris pour les brebis galeuses qu'il abrite. Ce n'est pas la gloire personnelle qui le motive, et ce n'est pas son ego qui le pousse, il l'a d'ailleurs appris avec les Comanches : ce sont les lâches qui s'aiment, les hommes forts n'agissent que dans l'intérêt des leurs.

Le monde semble d'ailleurs lui donner raison : depuis toujours, l'histoire de l'humanité est celle de conquêtes et d'écrasements successifs. Dans cet environnement exigeant et ingrat, qui ne peut être dompté qu'à force de travail, d'endurance, de résistance au éléments et aux ennemis, seule compte l'aptitude à la survie. Les Comanches en ont chassé les Apaches, qui avaient arrêté les conquistadors espagnols, avant d'être eux-mêmes vaincus puis exterminés par les blancs, qui se sont au passage débarrassés des mexicains et ont transformé le Texas, délaissant peu à peu les grands élevages bovins au profit d'une industrie pétrolière laissant la terre exsangue, et défigurant les paysages.

"Le fils"est une fresque passionnante, tendant à la fois vers l'épique et l'intime, imprégnée d'une violence jamais gratuite, qui interroge le côté sombre des mythes fondateurs de l'Amérique.

Commentaires

  1. Je l'avais noté il y a un bon moment, et la crainte de la violence, et peut-être de longueurs, me l'a fait oublier lors de son arrivée en poche... Je devrais peut-être le renoter ?

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    1. Oh que oui ! Pour les longueurs, n'aies aucune crainte, il est passionnant, j'ai dû l'avaler en une petite semaine malgré ses nombreuses pages. Quant à la violence, il y a en effet des scènes difficiles, mais elles font partie intégrante du propos.

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  2. Exact, les américains sont fort pour les pavés passionnants

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    1. Oh oui, ils savent instiller à la fois du souffle et de la densité à leurs récits. C'est plus rare chez nous, je trouve..

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  3. Je l'avais repéré à sa sortie et j'avais vraiment envie de m'y plonger (toujours envie d'ailleurs) mais les warnings sur quelques scènes difficiles m'ont un peu refroidie...

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    1. Je te mentirais si je prétendais qu'il ne compte pas son lot de scènes difficiles, mais ce n'est pas non plus pendant la majorité du récit, et ce n'est pas ce qu'on en retient au final...

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  4. il est dans ma PAL et ... toujours pas lu, peur de la violence aussi et Donald est passé par là...

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  5. Dans ma PAL depuis sa sortie... toujours pas lu à cause de son nombre de pages. Les pavés, j'aime les dévorer d'une traite, sur plusieurs jours... mais j'ai besoin pour cela de journées où je ne fais que ça.

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    1. Je comprends, je suis un peu pareille, je garde les pavés pour les fois où j'ai de longs trajets à faire en train ou en voiture (si ce n'est pas moi qui conduit, bien sûr !!), où quand je sais avoir de longs temps d'attente à venir (comme entre deux correspondances d'avion, par exemple...).
      En tous cas, il a tout pour te plaire !

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  6. Dire que je l'ai acheté au moment de sa sortie en grand format et que je ne l'ai toujours pas ouvert... Comme tant d'autres malheureusement !

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    1. Comme je comprends.. à chaque fois que je fais un tour en librairie, j'essaie de refréner le sentiment de culpabilité qui me prend à la vue des sorties poches dont j'ai le grand format toujours non lu à la maison, ou à la vue tout court des dizaines de livres que je sais dormir sur mes étagères en attente d'être lus.. Mais ça ne m'empêche pas d'en acheter encore (la culpabilité ne doit pas être assez forte..). En tous cas, tu peux te lancer dans celui-là sans crainte, il est excellent !

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  7. Bonjour Ingannmic, j'avoue que j'hésite devant ce pavé. J'ai dû lire 3 ou 4 pages sans "accrocher". Bonne journée.

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    1. Salut Dasola,
      3 ou 4 pages, c'est peu pour se faire une idée... ce serait dommage de s'arrêter là, c'est un roman vraiment passionnant !
      Bon dimanche.

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  8. Il m'attend depuis trop longtemps. Je t'ai donc lu en diagonale, juste pour comprendre que tu as beaucoup aimé, ce qui m'incite fortement à en faire ma prochaine lecture. Pour ma participation au challenge de Brize, il sera parfait, d'autant plus que le roman que j'ai lu n'a pas assez de pages... (l'arbre-monde)...

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    1. Oui, j'ai lu ton avis sur L'arbre-monde, qui fait partie de mes projets de lecture (sans doute quand il sortira en poche), je pensais moi aussi qu'il rentrait dans la catégorie des pavés, il semble si imposant...
      Et celui-là, je suis sûre qu'il te plaira, c'est un pavé qui se dévore !

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  9. Un titre que je pensais moi aussi adorer, et puis, finalement, non, pas tant que ça en fait. Ce n'est pas la violence, il y a bien pire ... ni les longueurs, il n'y en a pas vraiment... Mais un sentiment de déjà lu ...

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    1. Du coup je suis allée lire ton avis, en effet très différent du mien... si j'ai trouvé les parties sur Jeannie moins bonnes que le reste, et sans doute dispensables (de même pour le descendant mexicain qui survient à la fin, on aurait pu s'en passer), j'ai aimé les allers retours entre la partie "indienne" (que j'ai vraiment aimée, parce que sans édulcoration ni angélisme) et les questionnements du fils, à la fois touchant et lâche.. J'ai été complètement emportée, peut-être parce que ma bibliographie sur le sujet est moins fournie que la tienne (donc pas de sentiment de "déjà lu" pour moi...).

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  10. J'ai beaucoup aimé ce roman, certaines scènes sont gravées en moi tellement elles sont fortes. Tout est terrible et cohérent là-dedans et la narration, le rythme collent au discours : un vrai coup de coeur pour moi aussi.

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    1. Tu résumes très bien ses qualités ! Un très grand roman, qui restera sans doute parmi mes meilleures lectures de cette année...

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