Autour du handicap

"Ni poète ni animal" - Irina Teodorescu

"... ces gens cherchaient le cadavre de leurs rêves. Et exactement comme lors d'une battue, ils avaient à la fois le désir et aucune envie de le trouver".

Carmen, la narratrice, est d'origine roumaine mais vit depuis longtemps à Paris où elle exerce le métier d’avocate. 

La nouvelle, apprise dans les journaux, de la mort de son seul ami, grand poète roumain dont nous ne connaîtrons pas l'identité, est l'événement déclencheur à partir duquel elle invoque son passé, se focalisant sur l'année de ses dix ans, qui s'achèvera avec l'exécution du couple Ceaușescu.

Elle mêle à ses souvenirs la transcription de K7 audio alors enregistrées par sa mère à l'attention d'une amie exilée aux Etats-Unis, que leur contenu passible d'être jugé subversif avait condamnées à être conservées par leur autrice, et les compte-rendus de consultations psychiatriques suivies par Dani, son effrayante grand-mère maternelle internée suite à une tentative de suicide, consignées par une police politique méfiante vis-à-vis de cette héritière de famille aristocrate. 

L'ensemble peut sembler un peu confus, sans réelle cohérence, comme une suite de réminiscences liées par des associations d'idées dont la logique n'est pas évidente pour le lecteur. A vrai dire, ce n'est pas gênant, peu à peu les morceaux s'assemblent, créant un tableau davantage cimenté par son atmosphère, son contexte, que par son histoire, représentant avec justesse la manière dont l'enfance est, avec le recul, perçue, amalgame hétéroclite d'anecdotes dont l'importance semble répondre à une hiérarchie fantaisiste.

Les animaux y occupent notamment une place prédominante. Les souvenirs des dizaines de cigognes gelées sur pied lors d'un hiver particulièrement rigoureux, du cochon de la ferme de ses grands-parents paternels qu'elle emmenait en ballade, du chat volé par son grand-père, côtoient ceux des visites à la traumatisante Dani ou des essais poétiques de la petite Carmen suscitant les louanges de ses maîtresses...

A intervalles réguliers, les souvenirs liés au grand poète s'invitent aussi dans le récit, évoquant sa dissidence puis son accession au gouvernement après la révolution, leur rencontre, et cette relation entretenue le plus souvent à distance, elle à Paris et lui à Bucarest, seul lien conservé avec sa nation d'origine. La narratrice, portant sur cette dernière un regard que l'éloignement dote de recul, n'est pas dupe des contradictions de son ami qui vénère la Révolution de 89, et oublie le coup d'Etat qui y était couplé. Comme immunisée contre les idéologies, elle évite, en abordant son récit par une dimension intime, toute approche politique. Désillusion ou sagesse ? Se détournant de la folie des hommes, elle déclare avoir fait le choix de "renoncer, de se taire à jamais, de ne jamais trop s'impliquer sauf pour les arbres et les animaux". Il émane ainsi de "Ni poète ni animal" une mélancolie distante, et l'expression d'une solitude dont on peine à comprendre si elle est subie ou volontaire.

Une lecture plaisante, mais à l'image de la construction quelque peu chaotique de ce roman, les souvenirs qu'il m'en reste, quelques jours après sa lecture, ne sont constitués que de bribes éparses...

Commentaires

  1. Une lecture plaisante? Il m'en faut un brin plus pour être tentée!

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  2. Comme Marie-Claude, et visiblement il ne t'aura pas beaucoup marquée. Dommage, on manque de recommandations côté littérature roumaine mais bon, il faut commencer à préserver sa PAL avec toutes les tentations de la rentrée qui arrivent.:)

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    1. Ce roman m'a été proposé par Babelio, dont je décline généralement les propositions, mais là c'est justement le fait qu'il s'agisse d'une autrice roumaine qui m'a tentée... ceci dit elle écrit en français.... pas une mauvaise expérience, mais en effet rien de marquant. Je ne sais pas ce qu'il y manquait d'ailleurs, car le ton est original. Peut-être un peu plus de cohérence ou de force, c'est vrai que quand j'y pense, l'ensemble est un peu "froid".

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  3. Tu n'es pas assez enthousiaste pour que je le note.

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    1. Ça en fait un de moins dans la liste de souhaits...

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  4. Bien mais sans plus, si j’ai bien compris (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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  5. seulement plaisante? J'avais envie de le lire du coup je vais attendre un peu :-)

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    1. Je ne sais pas s'il sortira en poche, mais oui, il peut attendre. Ceci dit, c'est un roman très court, dont les pages se tournent sans effort...

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  6. Je l'avais noté celui-ci dans les nouvelles parutions, curieuse. Mais je crois que je vais passer, comme son précédent. L'avais-tu lu ?

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    1. Non, et je t'avoue que je n'y avais même pensé... ce n'est sans doute pas très bon signe, et en même temps je m'en voudrais d'être injuste avec ce roman qui est loin d'être mauvais... peut-être faut-il lire d'autres avis (tiens, c'est ce que je vais faire, d'ailleurs !)

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    2. Bon, je viens d'aller lire d'autres avis, et plusieurs rejoignent le mien, notamment sur la construction un peu confuse...

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