"Sciences morales" - Martín Kohan

L'art de l'ellipse.

Les deux romans lus, à ce jour, de Martín Kohan, m'ont convaincue que cet auteur argentin maîtrise parfaitement l'art du détournement, d'exprimer indirectement un propos qu'il rend néanmoins limpide...

María Teresa est depuis peu surveillante au Colegio Nacional de Buenos Aires, qui accueille l'élite de la nation argentine. Anciennement baptisé "Collège des Sciences Morales", l'établissement s'honore d'avoir formé plusieurs célébrités de l'histoire militaire et politique du pays. On y enseigne une discipline rigide et patriotique.

Maria Teresa a vingt ans. Sa timidité naïve, sa méconnaissance des hommes et son physique insipide en font une sorte de vieille fille avant l'âge. Elle vit d'ailleurs toujours chez sa mère, qui flirte avec la dépression depuis que son fils a été mobilisé, et qu'il envoie des cartes postales de plus en plus lapidaires, témoignant de transferts de plus en plus lointains.

La jeune femme remplit sa mission avec zèle, désireuse de susciter l'admiration du surveillant général Biasutto, symbole d'une autorité omnisciente et intransigeante, sorte de héros parmi les autorités du collège, qui voit dans les geste anodins élèves des provocations, des actes témoignant d'un esprit de subversion qui couverait, appelant une extrême vigilance. Aussi, lorsqu'elle soupçonne certains élèves de fumer dans les toilettes du collège, les prendre sur le fait devient une obsession. Elle se dissimule des heures durant dans une cabine de W.-C., y devient l'invisible témoin de la vie dans ce qu'elle a de plus trivial, et y prend une sorte de plaisir inconscient, coupable d'un voyeurisme qui s'ignore, nourri d'ignorance plutôt que de perversion. Paradoxalement, son zèle s'accompagne d'une angoisse sournoise et croissante, qui s'exprime lors de la réalisation de certaines de ses missions quotidiennes, lui provoquant des vertiges, ou la plombant dès le matin d'une fatigue insidieuse.

Un jour, le piège qu'elle a créée en se dissimulant dans les toilettes se referme sur elle...

Martín Kohan n'évoque quasiment jamais le contexte de son récit, mais parvient à le rendre criant, et d'autant plus angoissant qu'il est tacite. Quelques indices sont essaimés : une année -1982, celle de la guerre des Malouines qui sonnera le glas de la dernière dictature argentine-, quelques allusions aussi brèves qu'obscures à des listes noires, à des désordres obligeant les collégiens à rentrer chez eux en contournant la Playa de Mayo, proche de l'établissement. Il recrée dans le microcosme du collège les conditions d'un système dictatorial, basé sur la délation, où personne n'est à l'abri des abus de pouvoir, pas même ses collaborateurs les plus empressés. Le personnage de Maria Teresa est le symbole d'une obéissance aveugle : elle applique les consignes sans s'interroger sur leur sens, subit elle-même la violence du système, sans pour autant le remettre en cause...

Sous les apparences de la banalité, de l'anodin, l'auteur exprime une violence sourde, masquée par une chape de déni et de silence. Glaçant.



Un autre titre pour découvrir Martín Kohan : "Le conscrit"

Cette lecture s'inscrit par ailleurs dans le cadre de l'activité organisée par Ellettres autour de la littérature "latino" :



Commentaires

  1. pas entendu parler mais effrayant !

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    1. Oui, c'est un auteur injustement méconnu, même Wikipedia est très avare à son sujet. Mais il mérite d'être découvert...

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  2. Le titre et ton billet me rend curieuse de découvrir cet auteur que je ne connais pas du tout. J'ai un peu lu sur l'argentine et cela m'intéresse beaucoup

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    1. Le conscrit est bien aussi, et encore plus effrayant. Malheureusement, c'est un auteur difficile à dénicher en librairie, j'ai dû le commander. Mais n'hésite pas à te lancer, il est très intéressant.

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  3. Oh ! ça semble effrayant. Je ne connais pas du tout l'auteur.

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    1. Eh bien, si ce billet peut le faire sortir, à notre très modeste échelle, un peu de l'ombre, j'en serais ravie !

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  4. Ça me plaît beaucoup comme genre d'intrigue et de contexte, et si l'auteur a l'art et la manière, alors là, pas d'hésitation. Il me reste encore beaucoup à découvrir côté Argentine ! Noté !

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    1. Côté Argentine, Gabriel Banez (Les enfants disparaissent) et Andrès Neuman (Bariloche et Parler seul) sont très bien aussi. Et je suis tombée pas plus tard que la semaine dernière sur un titre de Juan José Saer en bouquinerie (qui s'appelle d'ailleurs "L'occasion" !), que je me suis empressée d'ajouter à ma bibliothèque !! A suivre...

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  5. Je n'en ai pas entendu parler non plus ; pas trop envie de ce genre de roman en ce moment.

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  6. Je ne connaissais pas, merci pour cette belle découverte (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Mais de rien, comme je l'écris au-dessus, je serais ravie d'avoir participer à élargir, ne serait-ce qu'un peu, la notoriété de cet auteur !

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  7. Bon, ben voilà, je repars de chez toi avec une PAL sur la littérature argentine ! Je vais commencer par commander Le conscrit ... De Saer, il y a L'ancêtre aussi, un texte très fort, que j'avais découvert sur ton blog. Très déroutant, mais marquant.

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    1. On retrouve une constante chez plusieurs des auteurs sud américains qui évoquent la dictature, une façon d'exprimer les choses de manière détournée, ou voilée, comme si l'horreur n'était qu'un vague bruit de fond, qu'ils parviennent à rendre assourdissant (c'est très vrai avec le titre de Bolano, Nocturne du Chili, notamment). C'est très intéressant, je trouve, comme si les moyens de détourner la censure avaient fini par devenir des façons d'être..
      Je ne sais pas du tout ce que va donner le titre de Saer que j'ai déniché. Après L'ancêtre, j'ai lu Glose, un titre très différent, que ce soit sur le fond ou la forme. Peut-être vais-je découvrir encore une autre facette d son talent...
      Je te souhaite en tous cas bien du plaisir à la lecture des auteurs argentins.. Je n'en ai pas non plus lu des tonnes et il m'en reste à découvrir, notamment Roberto Arlt, dont Les sept fous est sur ma PAL.
      Ah, et si je peux me permettre, il n'est pas argentin mais chilien, mais j'ai vu en librairie que Belfond venait de rééditer dans sa collection "Vintage" le roman de Donoso, L'obscène oiseau de la nuit (qui était devenu introuvable), un incontournable !! Un des livres qui a marqué ma vie de lectrice...

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    2. Bon, d'abord, je te dis tout net, je ne reviendrai plus jamais lire tes réponses ^-^, parce que tu me rajoutes deux titres, là. Pas trois, parce que je me souviens de ta note sur Glose, et franchement, je ne crois pas que ce soit mon truc.
      Par contre, ce que tu dis de la façon d'intégrer la dictature à la littérature, non pas comme une arme, mais comme une façon de penser, finalement inconsciente, ou volontairement inconsciente ? me paraît super intéressante à creuser. Va falloir que je me colle à la lecture de ces titres pour pouvoir en causer vraiment.
      Merci de tes conseils en tout cas.

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    3. En effet, je ne te conseillerai pas Glose, qui tourne beaucoup à l'exercice de style (rien à voir avec L'ancêtre...). Si tu devais en retenir un sur la dictature, et ce que j'évoque ci-dessus, c'est Nocturne du Chili, de Bolano, qui a l'avantage d'être court, et je serais vraiment curieuse de voir ce que tu penses d'un de mes auteurs chouchous !

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  8. c'est original et ça m'intrigue drôlement ! Dommage que ma bibliothèque boude l'auteur!

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    1. Je ne l'ai pas trouvé dans la mienne non plus... j'ai eu la chance de tomber sur un exemplaire d’occasion de son roman "Le conscrit" en bouquinerie, mais j'ai dû commander "Sciences morales"... j'avais vraiment envie de le lire !

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  9. Connais pas du tout cet auteur, mais cela me fait penser à La ville et les chiens de Vargas Llosa : contexte scolaire assez enfermant et violent. Merci de me faire connaitre un nouvel auteur !

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    1. Avec plaisir ! De mon côté, je n'ai jamais lu Vargas Llosa, une lacune à combler un de ces jours...

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