"La séquestration" - Nicolas Cano

Un goût de "trop peu"...

Un avertissement en début d'ouvrage nous informe que le texte que l'on va lire provient d'une clé USB dont il a été impossible, malgré des recherches, d’identifier le propriétaire, journaliste dont la disparition est sans doute en lien avec celles d'autres membres de la même profession, survenues "aux moments les plus forts des Evénements".

Puis on plonge dans le texte...

Le narrateur s'éveille dans un espace blanc, sans porte ni fenêtre, avec pour seule ouverture une grille d'aération trop étroite pour laisser passer un corps. Un trou de mémoire l'empêche de se souvenir des événements ayant précédé cet enfermement. Le lieu est étroit (à peine deux mètres carrés) mais fonctionnel, la moindre surface est équipée pour permettre l'assouvissement des besoins vitaux d'alimentation et d'hygiène.  Son ordinateur a été mis à sa disposition, mais seuls les accès à Google Earth et Wikipédia lui sont autorisés. Sur un écran occupant la largeur d'un mur, défilent continuellement les mêmes séries de photographies tirées de ses dossiers personnels. 

Il consigne dans une sorte de journal ses efforts pour structurer le temps passé dans cette prison. Aucun élément extérieur ne lui permettant de distinguer le jour de la nuit, il tente de se créer des repères en se fiant à son propre rythme biologique -la faim, le sommeil-. Il ordonne le peu d'activités à sa disposition (navigation sur ordinateur, séries de pompes, repas) en les chronométrant à l'aide du minuteur du micro-ondes qui lui permet de réchauffer les plats distribués par un automate. Pour conserver un semblant d'espoir face à l'absurdité de la situation, il lit sur Wikipedia les récits d'autres victimes de disparitions forcées ayant survécu.

Invoqués par les photos projetées à l'écran, ou par les visites virtuelles qu'il effectue, via Google Earth, sur des lieux de son existence, les souvenirs qui s'insèrent dans son témoignage nous livrent des bribes de sa vie et de sa personnalité. Son attirance trouble pour celui qu'il nomme son "filleul", dont la bouleversante beauté se rappelle à travers de nombreux clichés, prend notamment beaucoup de place. Il se remémore leurs séjours à Venise, leurs liens d'amitié amoureuse avec la gardienne de l'immeuble de la rue Charonne où il habite. Ses obsessions s'invitent aussi dans son texte : sa phobie des cafards, son angoisse de la fuite du temps, sa paranoïa de l'enlèvement -!-, déclenchée par un reportage effectué en Corée.

Ses allusions au contexte politique et social mêlent éléments réels à ceux qui pourraient être, la fiction venant exhausser la part la plus désespérante, et la plus vile de notre réalité. Il est question de l'attentat du Bataclan, et d'une vague d'autres à la suite desquels un couvre-feu a été instauré, ainsi qu'une généralisation des contrôles au faciès, de troubles populaires et d'un référendum portant sur la révision du droit de grève et la criminalisation de l'action syndicale. Un "oui" liberticide et xénophobe l'a emporté juste avant son kidnapping...

Sur le pourquoi de cet enfermement, nous n'aurons pas de réponse. Il m'a semblé en effet que le but du récit était de nous renvoyer à nos angoisses, universelles -le passage du temps- ou conjoncturelles, et de nous interroger sur la part de paranoïa qui les génère.

Et j'avoue avoir été déçue, car j'aurais aimé que l'auteur creuse plus profondément cet aspect de son intrigue, en décrivant plus longuement les effets de l'enfermement sur son personnage. Je m'attendais à un récit plus centré sur le basculement dans la folie. J'ai trouvé que le personnage s'accommodait un peu trop facilement de sa situation, que même son désespoir restait mentalement maîtrisé, et que le déroulement de l'ensemble s'étendait sur un temps trop bref pour atteindre une intensité que j'ai, en vain, espérée...


Commentaires

  1. Sur le thème de l'enfermement, il y a un roman que j'avais beaucoup aimé, Les démons à ma porte de Fajardo. Mais il est beaucoup plus ancré dans le réel que le titre que tu présentes.

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    1. Ah, j'avais noté Les imposteurs, parce qu'il figure dans ton TOP 100... J'ajoute celui-là à ma liste, alors. Je ne connais pas du tout cet auteur.

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  2. Ah ben zut ! En lisant tes premières lignes, j'ai senti l'intérêt et la curiosité pour ce roman grandir dangereusement en moi mais j'ai l'impression que je serais aussi insatisfaite que toi. C'est le genre de livres qui suscite beaucoup d'attentes, et si elles ne sont pas comblées... Dommage, j'aimais vraiment le postulat de départ.
    Petite parenthèse, bien noté pour la LC du 18/12.

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    1. Le synopsis et le début sont en effet prometteurs, mais l'auteur prend un chemin auquel je ne m'attendais pas, et qui ne rend pas selon moi justice à son sujet...

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  3. Il me semblait avoir laissé un commentaire... mais peut-être pas sous mon nom de blogueuse... bref. Tout ça pour dire que j'ai apprécié le format de ce texte, ne me demande pas pourquoi, c'est ainsi. Peut-être parce qu'il laisse le lecteur s'interroger.

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    1. De mon côté, je crois que je m'en étais fait une fausse idée, je ne sais pas pourquoi, parce que quand j'ai relu le billet de The Autist, il n'y est pas vraiment fait mention de ce à quoi je m'attendais..

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  4. Dans un autre style d'enfermement, "Le puits" d'Ivan Repila est indépassable.

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    1. Je n'en avais jamais entendu parler, mais je viens d'aller lire des avis à son sujet, cela a l'air très original, et angoissant à souhait... je note, merci pour le conseil !

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  5. Mauvaise pioche pour toi, dommage. Ce qui m'a particulièrement plu, c'est que (sans jeu de mots) l'auteur laisse beaucoup de portes ouvertes pour que le lecteur se "fasse son film". Mais je comprends que tu aies pu te sentir frustrée par le traitement choisi.
    Pour "rebondir" sur la suggestion de Véronique, j'avais été très séduit par le pitch et les différents avis que j'avais lus sur Le Puits et finalement, j'avais été très déçu.

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    1. Là aussi, je ne regrette pas ma lecture malgré tout, je suis toujours ravie de découvrir des titres qui sortent des sentiers battus. On ne peut pas faire bonne pioche à tous les coups !

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  6. Un peu (très peu) dans le genre, je te conseille Dans le scriptorium de Paul Auster (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Je note volontiers, j'aime beaucoup Paul Auster, que j'ai pas lu depuis longtemps (j'attends la sortie de 4321 en poche) !

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    2. 4321, c’est le seul livre d'Auster qui m’a barbé... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    3. Ah, c'est embêtant, vu son nombre de pages...

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  7. On dirait que l'auteur tente une expérience avec son personnage, mais que tout reste trop maîtrisé, d'où ta déception je suppose. Sur le thème de l'enfermement absurde, il y a aussi Moi qui n'ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman. Sublime et universel !

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    1. Tu as très bien résumé mon analyse, c'est exactement ça, il m'a manqué la part de folie que j'attendais avec un tel sujet... Et le Harpman est dans ma PAL, je m'en réjouis !!

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